Ahamada Smis : les Comores et Marseille dans la voix 

A Marseille, près de 10% de la population est d’origine comorienne. Ahamada Smis, chanteur compositeur franco-comorien, vit depuis 37 ans dans la capitale phocéenne. Ses morceaux sont comme des mosaïques culturelles où s’entremêlent rap, slam, sonorités comoriennes et instruments traditionnels de l’Océan Indien. 

Marseille c’est la cinquième île des Comores”, assure Ahamada Smis. Arrivé à 10 ans dans la cité phocéenne, cet artiste compositeur franco-comorien y vit depuis 37 ans. Cette ville, où près de 10 % de la population est comorienne, a vu grandir de nombreux artistes à la double nationalité comme Soprano ou le groupe 3ème Oeil. “Ici, on se sent comme à la maison et en même temps, il y a différentes communautés qui vivent là », nuance-t-il. Arméniennes, algériennes ou d’Afrique subsaharienne. C’est selon les quartiers, parce que c’est quand même assez cloisonné Marseille. »

Il est 9 heures 30 et le soleil hivernal de ce début de février 2022 éclaire généreusement le parquet de l’appartement d’Ahamada Smis situé dans le premier arrondissement de Marseille. Une grande toile colorée est posée sur une étagère. A côté, un ordinateur portable est allumé. La musique est coupée. L’artiste franco-comorien raconte qu’il fait partie des pionniers de la culture hip-hop à Marseille. “Dans les années 89, on était peut-être une trentaine, une cinquantaine entre 17 ans et 20 ans à se retrouver tous les jours sur le Vieux-Port. Il y avait tout le monde, comme le groupe IAM, mais qui s’appelait B-Boy Stance à l’époque.” C’est donc naturellement qu’il s’est retrouvé à écrire ses sons. A l’heure de l’âge d’or de la scène rap à Marseille. Sa musique, c’est un mélange de ses deux cultures. “J’ai vécu assez longtemps aux Comores pour avoir eu la transmission de cette culture-là et de sa musique. Le fait d’avoir grandi en France pendant tant d’années me fait aussi connaître la culture occidentale comme n’importe quel français”, affirme-t-il. 

Ahamada Smis. Photo publiée avec l’aimable autorisation de Colombe Records.
« Le corps ici mais la tête là-bas »

A ses débuts, Ahamada Smis rappe et slame. Mais les rythmes de son archipel natal ne sont jamais loin. En 2010, il apprend la maîtrise de certains instruments comoriens comme le gaboussi, une guitare traditionnelle ou des percussions comme le ngoma et le m’kayamba. Dans le dernier de ses cinq albums, “Air”, sorti en fin d’année 2021, il chante. Chacun de ses onze titres est consacré à un rythme traditionnel comorien ou de l’Océan Indien.

Pour lui, être comorien vivant à Marseille ou sur l’archipel, c’est la même chose parce que “t’es Comorien, t’as une base culturelle”. Il reconnaît cependant qu’il existe un écart “quand tu vis au bled ou quand tu vis ici. En France, il y a des facilités pour le travail. Là-bas, il y a beaucoup de chômage et il y a aussi ce côté assistanat, malheureusement, qui a été inscrit depuis les premières vagues d’immigration. Ceux qui sont partis, sont partis chercher une vie meilleure pour pouvoir subvenir aux besoins de ceux qui sont restés. Celui qui est resté, sachant qu’il vit dans la misère, compte beaucoup sur l’argent que l’autre va envoyer. La génération de mes parents, ils ont le corps ici mais la tête là-bas. Ils ont investi tout leur argent à préparer leurs vieux jours aux Comores. Puis quand ils essaient de s’y installer, ils se rendent à l’évidence : c’est impossible parce que quand tu deviens vieux, tu as besoin de soins et il n’y a pas d’hôpitaux.« 

Ahamada sait de quoi il parle. Il évoque calmement son père comorien qui a choisi de partir pour son archipel mais qui a dû revenir en France « malgré lui » à cause de souci de santé. Pour l’artiste, le seul à avoir investi dans le futur de son pays était le président révolutionnaire Ali Soilih, assassiné en 1978 après deux ans au pouvoir. « C’est un emblème. C’est le Thomas Sankara comorien. C’est le seul en trois ans qui a construit les routes et les collèges. Il a mis le pays en marche. » Dans certains de ces morceaux Ahamada Smis évoque la politique de son pays. Dans « Sambé révolutionnaire », il dénonce, par exemple, le coup d’état du 24 mars 2019. Dans « Guiri Huiri », issu de son album « Origines » sorti en 2013, il compare le président de l’Union des Comores à l’un « des dictateurs qui ne veulent pas quitter le trône« .

« L’amour du pays« 

Cet engagement envers son pays va au-delà de son travail musical. Sur une vidéo postée sur les réseaux sociaux, il apparaît vêtu d’un maillot de football vert, aux couleurs de son archipel, le jour du match opposant le Cameroun aux Comores lors de la Coupe d’Afrique des nations. Dans cette équipe, la moitié des joueurs est née ou a grandi à Marseille. « C’est même pas le football que je soutiens, c’est le pays. C’est l’amour du pays, précise-t-il. Si ça avait été du hockey sur glace, ça aurait été pareil ».

Anass Zine, chanteur lui aussi, a collaboré avec Ahamada Smis pour le titre « Un sentiment fort ». Il se souvient d’une « boule d’énergie, d’une bonne source d’inspiration et de son côté attentif, à l’écoute de tout le monde ». En plus de ces albums et spectacles qu’il crée, Ahamada anime des ateliers d’expressions artistique. « L’idée, c’est que je fais découvrir aux gens des musiques de chez moi. J’initie aussi à l’écriture de poésie urbaine, explique-t-il. J’ai calé tout le mois de janvier, février et mars, des ateliers dans les collèges du département des Bouches du Rhône (13) sur un projet qui s’appelle « aux origines des Comores ». En six séances, j’initie les élèves aux musiques traditionnelles de l’Océan indien mais principalement de mon archipel. Je leur enseigne aussi l’écriture poétique, par le slam et le rap et après on les enregistre pour créer un genre d’album. » Ces ateliers ont marqué les mémoires. L’actuelle secrétaire du foyer en a, par exemple, entendu parler, sans jamais l’avoir croisé. Outre ces projets éducatifs, le chanteur-animateur accompagne des détenus dans la composition musicale depuis plusieurs années.

Ahmada se définit comme un forcené du travail. « J’ai tout appris en autodictate. Que ce soit l’écriture ou la composition. » Anass Zine approuve : « Il représente la discipline et la rigueur ». L’artiste franco-comorien ne s’arrête jamais et continue de diffuser sa culture comorienne dans la cité phocéenne. Il travaille actuellement sur son nouveau projet : Sabena, une création coproduite par le festival de Marseille et le musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM) prévue le 30 juin et le 1er juillet 2022. Le thème ? Le massacre de 2000 Comoriens malgaches. « J’ai envie de donner le meilleur de moi-même. C’est l’opportunité de parler de ce qui s’est passé. C’est un devoir de mémoire« , conclut-il.

Nolwenn Autret

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