Amine Kessaci, un citoyen engagé qui vise haut

Engagé depuis son plus jeune âge, Amine Kessaci, natif des quartiers Nord, veut montrer aux jeunes que toutes les ambitions sont permises. Lui, prépare Science Po et vise la politique pour changer l’image de son quartier.

A 17 ans, la vie d’Amine Kessaci bascule. Fin décembre 2020, son frère Brahim, 22 ans, est tué dans un règlement de compte. Déjà engagé dans la vie de son quartier, le jeune homme voit sa détermination renforcée après cet événement dramatique. « Je me suis toujours dit que c’était le plus fort. Il m’avait montré le film, L’invincible [qui parle d’un caïd de la drogue, ndlr] et me disait « moi, c’est lui« . Il a toujours été l’invincible pour moi. »

Quelques mois après le drame, Amine n’hésite pas à témoigner dans les médias pour rendre compte d’une réalité des quartiers Nord, où il a grandi: celle des trafics d’armes et de drogues. « Ces jeunes sont responsables de leurs actes, certes, mais ils sont aussi victimes du système qui les a marginalisés, stigmatisés, bloqués dans ces cités. », assure-t-il. Mais cette sagesse et cet engagement ne sont pas venus immédiatement. « Au début, je ne croyais en plus rien. Je me disais que la justice ne servait plus à rien, que le monde associatif, tout ce que je faisais ne rimait à rien. »

Mais si Amine a tout arrêté pendant un mois et demi, pas question de baisser les bras: « Je me suis dit que c’était ma chaire qui était touchée et que je dois au contraire m’investir beaucoup plus. » Par le biais de son association, il a rencontré la famille d’un homme tué au mois de janvier, accompagné d’une psychologue et d’un avocat, et pris en charge les frais d’obsèque. « J’aurais aimé avoir quelqu’un qui m’accompagne, qui me soutienne pendant ce mois que j’ai passé chez moi à rien foutre. », confie-t-il en nous montrant le message de remerciement de la fiancée du défunt.

Depuis deux ans, le jeune homme de 18 ans dirige en effet d’une main de fer l’association qu’il a fondée. Il nous reçoit d’ailleurs dans ses nouveaux locaux, obtenus après un an et trois mois d’attente auprès de la mairie. « Conscience », car « car ça touche tout : c’est prendre conscience de l’écologie dans nos cités, que les hommes et les femmes sont égaux, que la jeunesse peut être engagée… », indique-t-il. Engagé, Amine dit l’être depuis toujours. Il se souvient : « A la maison je me suis toujours battu contre le plus grand de mes frères, parce que ma soeur faisait sa chambre, s’occupait de la maison, débarrassait après lui. J’ai toujours trouvé ça injuste. »

Un logo rose, pour montrer que cette couleur « n’appartient pas qu’aux filles », selon Amine Kessaci.
Inès Mangiardi

L’avant-dernier d’une fratrie de six essaye aujourd’hui de porter ses combats à la vue de tous. Amine Kessaci essaye surtout de sensibiliser les jeunes des quartiers Nord, puisqu’il côtoie au quotidien des adolescents ou jeunes adultes qui n’ont jamais vu autre chose que leur cité. Lui a eu « la chance » d’être scolarisé en dehors de sa cité. « Ça m’a permis de voir d’autres lieux et de me dire que la vie ne se résume pas à notre cité, à être emprisonné avec ce côté communautaire. Au contraire, la vie c’est grandir avec tout le monde. » 

Science po en vue

Pour autant, Amine ne compte pas renier ses origines. Car s’il vit dans un climat de violence depuis son enfance, ce n’est pas ce qu’il retient. Ce n’est qu’en évoquant le sujet que le jeune adulte se souvient des fusillades qu’il a déjà entendues voire auxquelles il a assistées. Pour lui, les quartiers Nord se résument à « la solidarité, la mixité, le fait de connaître tout le monde ». « Je suis très fier de venir d’une cité, et je le dis avec toute la modestie possible, peu importe qui je deviens et qui je serai plus tard, je continuerai à vivre dans notre cité. » 

Ces paroles laissent deviner ses ambitions : « Oui je veux être élu, candidat un jour. A quelle élection ? Je ne sais pas. Élu local ça m’intéresserait vraiment. Mais après, je me placerai là où les gens voudront que je me place. » Pour atteindre son objectif, le passionné de littérature vise Science Po. Il est actuellement en classe préparatoire. Une suite logique à son parcours scolaire sans faute. Devant nous, il sort ses bulletins. Des moyennes qui vont entre 15 et 20, et des remarques où le nombre de « excellent » est impressionnant. Un élève « rarissime » selon Léa Duvernay, son ancienne professeure d’anglais et aussi co-fondatrice de l’association. « D’habitude, on connait les élèves pour les mauvaises raisons. Mais avec Amine, c’était l’inverse. » Elle en vient même à dire que « si Amine n’avait pas été là, certains n’auraient jamais eu leur bac ». 

Depuis quelques semaines, l’étudiant suit les cours à distance, pour se consacrer pleinement à son activité associative, mais n’en relâche pas moins ses efforts. « Le concours est le 23  avril », lance-t-il en croisant les doigts. Pour son amie Dehlia, qui suit les mêmes études, aucun doute n’est permis quant à la réussite d’Amine. Dans quelques années, elle le voit « en politique, et pas ailleurs ». « Quand il parle, c’est quelqu’un qu’on entend. Il était au centre de l’attention de la classe. Ce n’est pas quelqu’un qu’on néglige. », complimente la jeune fille.

Un intérêt pour la politique prématuré

L’intérêt d’Amine pour la politique n’est pas nouveau. A un âge où les enfants son scotchés devant les dessins animés à la télé, lui revendique regarder Public Sénat depuis ses 5 ou 6 ans. « C’est ma chaine préférée. », s’enthousiasme-t-il. Activité peu banale pour un petit garçon, mais qui a éveillé en lui ses premiers questionnements. « Il y avait Eric Ciotti qui parlait mal des quartiers Nord. En l’écoutant, je me suis interrogé et je me suis mis à regarder tous les jours. » D’origine algérienne, Amine constate également le manque de mixité dans les assemblées. « Je veux montrer à la société que la politique n’est pas réservée qu’à une partie de la population ». 

Sa soeur Zohra, de six ans son aînée, ne peut qu’attester de son appétence prématurée pour cet univers. « Il se déguisait souvent. Il mettait une cravate et se faisait passer pour le Président. Depuis, il ne s’est jamais arrêté ! », s’amuse-t-elle. Le style vestimentaire du garçon dénotait déjà à l’époque. « Il a toujours été classe, il s’habillait en costume, avec des vestes classiques et des chaussures pointues. Il n’a jamais été attiré par les sneakers », continue la grande soeur. Sous-entendu, comme c’était le cas pour la plupart des jeunes du quartier. 

Dans ses nouveaux locaux, Amine Kessaci essaye de trouver des solutions avec les personnes qui le sollicitent.
Inès Mangiardi

Amine constate en effet leur désintérêt pour la politique. Avec son association, il a pour projet de faire le tour de ville avec un mini-van pour sensibiliser les Marseillais à aller voter. Le jeune engagé croit beaucoup aux instances. « Je suis convaincu que tout passe par le milieu associatif, par l’engagement, mais ça reste faible. On mène des actions, mais après, qui vote les budgets, qui donne des subventions, etc ? C’est le milieu politique. »

D’où sa discussion avec le président de la République, en déplacement à Marseille à l’été 2020 et avec qui il a pu échanger. S’il ne se sentait pas légitime en premier lieu, le tout juste bachelier s’est finalement ravisé. « Je me suis dit, « parle lui franchement, avec respect, mais dis lui ce qu’il faut dire. Dis lui ce que les gens pensent tout bas. » J’ai pensé à toutes les mamans qui m’entourent. » Amine sait que son échange avec Emmanuel Macron ne va pas significativement changer les choses. « Il faudra attendre 3 ou 4 ans avant d’en tirer un bilan ».

En tous cas, sa médiatisation lui a permis une chose : étendre son association au niveau national. Une victoire pour celui qui « pense aux autres avant de penser à lui », selon sa soeur. D’ailleurs, s’il espère intégrer Science po, c’est « pour [lui] ET pour les jeunes du quartier. Pour leur montrer que c’est possible. » 

Inès Mangiardi

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