Avec l’Après M, les quartiers nord s’émancipent

Né de l’entraide entre les habitants des quartiers les plus pauvres de Marseille, l’Après M offre aide alimentaire et lien social.

Rose, violet, bleu, jaune… Les aplats colorés s’étalent joyeusement sur la façade de l’ancien McDo du rond-point de Saint Barthélémy, devenu Après M. Une fresque réalisée par des artistes marseillais dans les mêmes teintes que les murs tunnels de la L2, la rocade passant sous les quartiers nord de Marseille. « C’est pour dire que nous puisons notre source dans nos territoires« , explique Fathi Bouaroua, bénévole de l’Après M et figure du milieu associatif marseillais.

Tout autour du bâtiment, des articles de presse sont affichés. Forbes, Libération, le New York Times : ces deux dernières années, l’histoire de l’Après M a fait le tour du monde. En 1992, Martine Aubry, alors ministre du Travail, inaugure le McDonald’s en grande pompe. C’est le tout premier fast-food de la multinationale à s’implanter dans un quartier difficile en France. En échange d’avantages fiscaux, l’entreprise devient une pépinière à emplois dans les quartiers nord – territoire sinistré où le chômage règne.

En 2018, l’établissement compte 81 salarié.es dont 51 en CDI – chose rare dans la chaîne de restauration rapide, surtout adepte des contrats à durée déterminée et emplois étudiants. Mais McDonald’s ne croit plus au modèle économique du restaurant et décide de revendre les lieux. C’est le début d’une longue bataille syndicale : grèves et occupations se succèdent. Jusqu’à mars 2020. Dès le début du premier confinement, les habitants du quartier et anciens salariés réquisitionnent le McDo de « Saint-Barth », le transformant en plateforme de distribution de produits de première nécessité. « Dans les quartiers, les gens risquaient plus de mourir de faim que du Covid« , se souvient Fathi Bouaroua. Cet épisode agit comme une bascule : « Il nous a permis de voir notre capacité à nous occuper de nos voisins« . Les occupants décident de rester, de pérenniser l’aide alimentaire et de créer, à termes, un fast-food social. L’idée de l’Après M était née.

« Ici, c’est l’entraide »

Deux ans plus tard, l’Après M continue de distribuer des colis alimentaires, tous les lundis sur son parking, et tous les jeudis via des maraudes. En ce début février 2022, 3 500 familles sont inscrites dans la boucle. « Mais tout le monde peut venir« , précise Mohamed. L a mobilisation des membres de l’équipe ne faiblit pas malgré les mois qui passent et la crise qui n’en finit pas. Amine, informaticien et habitant du 15e arrondissement de Marseille. Il vient à l’Après M « depuis le début » pour donner un coup de main, notamment dans la gestion des cartes des inscrits à l’aide alimentaire. « Ici, c’est l’entraide. Les gens viennent chercher leurs propres colis , certains ont par ailleurs des problèmes avec leurs papiers… Et, en même temps, ils aident », ajoute Fathi Bouaroua.

Depuis son inauguration en 1992, l’ancien McDo de Saint-Barthélémy n’a jamais été qu’un simple fast-food. Dans des quartiers désertés par les commerces, enclavés par l’insuffisance des transports en commun insuffisant, il a toujours fait office de place du village. Encore plus depuis le début de l’aventure Après M. Au fil des distributions et des rencontres, des amitiés sont nées, des liens se sont renforcés, des associations en bonne et due forme ont même été créées. « Les gens, ici trouvent les ressorts pour faire de l’entraide, de la solidarité, résume Fathi Bouaroua. L’important, c’est nos fonctions d’éducation populaire et notre travail sur l’émancipation.« 

Sodexo, entreprise marseillaise historique, fait régulièrement don de produits frais à l’Après M

« Quand on est à l’Après M, on oublie le quartier »

A l’Après M, il y a toujours du monde. Une immense banderole, dressée à l’entrée du parking invite les passants à entrer. Il y est facétieusement écrit, « comme vous êtes, vous venez » – en référence au célèbre slogan de McDonald’s. Ce vendredi midi, ils sont une poignée à décharger un camion rempli de cagettes de poireaux, carottes et autres légumes donnés par l’entreprise Sodexo à l’Après M. Ici, l’aide alimentaire repose uniquement sur les dons des entreprises et des particuliers. « Mais c’est 80 % périmé ! On passe deux jours par semaine à trier« , déplore Didine, surnom dont est affublé l’un des bénévoles, tout en cherchant la date limite de consommation d’une tour d’un mètre de haut d’eau parfumée à la fraise. Le quinquagénaire n’en perd pas pour autant son sourire : il adore venir à l’Après M. « Quand je suis ici, je me régale ! » Né à la Belle de mai, le père de famille a toujours vécu dans les quartiers nord de Marseille. « Partout, c’est la merde… Mais, quand on est à l’Après M, on oublie le quartier, on est bien« , confie-t-il.

La veille, les bénévoles ont réceptionnés trois gros containers, installés à l’arrière du bâtiment. Les futures semaines seront consacrées à leur aménagement en frigo, postes de tri et espace de confection des colis alimentaires. Pour l’instant, tout est stocké et élaboré dans les locaux de l’ancien McDo. Mais, le 1er mai prochain, le fast-food social de l’Après M va enfin ouvrir ses portes. Les cuisines du McDo, toujours en place, vont être remises en service et la salle de restauration rouverte au public. Au menu : des produits locaux et de saison, confectionnés par des travailleurs du quartier en réinsertion.

Il y a quelques mois, la ville de Marseille a racheté les locaux à McDonald’s. Une convention d’occupation doit encore être signée avec l’Après M, pour garantir le fonctionnement du projet. « On voudrait au moins être propriétaires de l’usage des locaux », explique Fathi Bouroua, qui craint qu’un changement de municipalité fragilise l’Après M.

Bénédicte Gilles

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