Ce marché aux poissons à taille humaine qui fait vivre le Vieux port

Depuis plus d’un siècle, le mythique marché aux poissons de Marseille investit le Vieux-Port. Rougets, rascasses, merlans, daurades pêchés autour du port et des Îles du Frioul… ils sont une dizaine à vendre leur pêche du matin.

« Ça fait six euros ! Ça va Gérard, aujourd’hui encore je ne te ruine pas« , sourit Salim, 50 ans. Depuis vingt-cinq ans, ce pêcheur installe son stand tous les jours, dès 8h30, sur le Quai de la Fraternité au Vieux-Port. Au loin, du haut de sa colline, la Bonne Mère veille. Le poisson est frais, il frétille presque : il vient d’être pêché six heures plus tôt. Si le Mistral, le vent du Nord, permet la levée des filets à quatre heure du matin, baudroies, sars, murènes et soles s’entassent sur la dizaine d’étals jusqu’à 13h. Les clients se pressent, se bousculent, les habitués se saluent, avec comme fond sonore les cris stridents des mouettes, venant elles aussi, faire leur marché.

De l’ultra-frais, mais pas hors-de-prix

Debout devant le stand, Pierre, 34 ans et chargé de projet dans le secteur du tourisme, inspecte la pêche du jour. « Ce qui rend le poisson ici moins cher, c’est qu’il est vendu directement du producteur au consommateur, et c’est très bon. » Le kilo de sole coûte vingt-cinq euros, des prix qui concurrencent les grandes surfaces. Alors que la crise sanitaire demande parfois de se serrer la ceinture, c’est une aubaine pour Javert, 50 ans, qui vient s’approvisionner tous les deux jours. « Je ne mange pas de viande, alors cela permet de faire le plein de produits de bonne qualité sans trop dépenser »  explique ce technicien de maintenance. Dans son sac plastique, trois kilos de daurades et de merlans nous regardent de leurs yeux glauques. « Cela m’a à peine coûté vingt euros », jubile-t-il. « L’autre jour j’en ai eu pour dix euros, alors que c’était vingt-trois euros pour la même quantité de poissons chez le poissonnier. »

A côté de lui, Colette, 70 ans, se mord les doigts. « Je n’aurais pas du prendre ce congre. Je voulais le faire griller, mais je n’ai pas pensé que c’etait la partie où il y avait le plus d’arrêtes. » Un problème qui n’en est pas un pour Salim, le pêcheur : il lui reprend, lui rembourse, et lui conseille un sar dodu. « Avec les clients fidèles, on s’arrange », explique ce géant aux yeux clairs. « Il y’a le prix affiché, et nous on leur enlève deux, trois euros. » Il faut bien fidéliser la clientèle : la dizaine de pêcheurs exposant leurs produits pratiquent les mêmes coûts. « On est obligés de s’aligner », note Salim. 

« Il y a le prix affiché, et on enlève deux, trois euros pour les clients fidèles »

Une baisse de la clientèle de 60%

Car depuis 2020, les pêcheurs du marché du Vieux-Port paient le prix fort de la crise sanitaire : selon eux, les recettes baissent. « Depuis 1985, je pratique les mêmes prix que ma mère le faisait, je convertis juste la somme du franc en euros », assure Stifine, 53 ans, qui vend la pêche de son mari au marché. « Mais en deux ans, le pouvoir d’achat des gens a baissé. » Depuis le coronavirus, elle dit avoir perdu 60% de sa clientèle, déjà divisée par deux depuis 2013 et la construction de l’Ombrière du Vieux-Port « Avant cela, la rue passait juste devant l’étal, les gens mettaient les warnings, prenaient leur poisson pour midi et repartaient. » Malgré tout, on écaille, on vide, on rince. C’est une véritable ruche. Des notes d’iode et de sel chatouillent le nez.

Avec le Covid, les clients sont des habitants de la cité phocéenne, les touristes restent peu nombreux. Depuis le pass sanitaire et les différents confinements, les restaurants n’achètent plus. Jean, 54 ans, est pêcheur et vend son poisson sur le Vieux-Port depuis quinze ans. Il peut habituellement compter sur quatre restaurants. « Mais cela fait deux mois que je n’ai rien vendu à mon plus gros acheteur, l’Hôtel Intercontinental, derrière la mairie du 1er arrondissement: ils me disent qu’il n’y a pas de clients. » Pour Jérôme, dont l’étal n’est installé que depuis deux ans, la restauration est aujourd’hui une source de revenus peu fiable. « Ils sont toujours dans la négociation, ils veulent acheter le poisson le moins cher possible, » grince-t-il, « L’idéal pour eux serait qu’on le leur donne gratuitement. » Il faut compter aussi sur la raréfication des poissons dans les eaux marseillaises. « Mais si on suit les saisons, qu’on sait où les trouver, on s’en sort, il y a encore de la ressource, » rassure Jérôme, qui pose parfois jusqu’à quarante filets, soit 4 km de ligne.

« Si on suit les saisons, et qu’on sait où trouver le poissons, il y a encore de la ressource »

Il est presque 13h, il ne reste que quelques filets de baudroies qui se dorent au soleil. Derrière les stands, le ferry-boat rythme le paysage de ses traversées du Vieux Port. Chez Salim, quatre poulpes se battent en duel. Le meilleur panier du matin s’est élevé à cent euros, et c’est Jean qui l’a conclue. Au stand de Stifine, Nana, 93 ans et figure emblématique du Vieux-Port l’aide à écouler ses derniers produits en haranguant les passants. « Allez les clients, allez les clients ! L’œil de Sainte Lucie pour la chance ! » La chance, les pêcheurs du Vieux-Port comptent dessus pour la suite.

Texte et photos : Charlotte de Frémont

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