Face au foot-roi, le difficile développement du rugby marseillais

Dans une ville où le football règne en maître, l’absence de grand club de rugby a de quoi surprendre sur les terres du ballon ovale. Focus sur un sport qui ne demande qu’à avoir sa place au soleil de la cité phocéenne.

« Oh si ton père te voit tenir un ballon comme ça, il va t’attraper ! ». Comme chaque mercredi, Jacques Rizzi, bonnet kaki posé sur la tête et longs cheveux blancs aux quatre vents, prend le temps d’encadrer chaque jeune dès qu’il le peut. Âgé d’une soixantaine d’année, l’homme est une figure historique du Rugby Club Marseillais bien avant que le club ne prenne ce nom en 2013.

Au local du club, des jeunes viennent faire leur devoir alors qu’un éducateur vient de rentrer juste à temps pour l’entrainement après avoir raccompagné un jeune chez lui. « Ici on prend soin de tout le monde et on si besoin on les conduit jusque chez eux ». Une scène à laquelle on pourrait assister dans n’importe quel club de rugby mais qui n’est pas si courante à Marseille.

De fait, la cité phocéenne compte cinq clubs de rugby pour une ville d’un peu moins de 900.000 habitants. En comparaison, Toulouse en compte deux fois plus avec deux fois moins d’habitants. Le rugby phocéen compte 1331 licenciés dans ses rangs, un total bien faible comparé aux 13000 du football voire aux 11000 du tennis.

Un constat qui n’alarme pas Jacques Rizzi, très philosophe face à l’hégémonie du football et de l’Olympique de Marseille : « On ne boxe pas dans la même catégorie qu’avec le foot. C’est déjà formidable pour nous de pouvoir rajouter chaque année des nouvelles catégories chez les jeunes. Notre base aujourd’hui c’est l’école de rugby ».

Les clubs marseillais sont historiquement relégués en périphérie de la ville

« Il faut un temple, c’est le vélodrome« 

Il suffit de prendre une carte de Marseille pour se rendre compte que les clubs de rugby marseillais sont tous en périphérie de la ville. Logique puisque les seuls terrains exclusivement réservés au rugby comme au stade Roger-Couderc, nommé après le célèbre commentateur de rugby, sont eux aussi en périphérie marseillaise.

Jacques Rizzi, lui, croit néanmoins aux valeurs de l’ovalie dans la capitale bucco-rhodanienne. En plus de son école de rugby, le club propose des initiations dans les écoles, de l’aide au devoir mais aussi des rencontres avec des joueurs pro comme lorsque l’Afrique du Sud était venu jouer un match de prestige face à l’Équipe de France. Fondé sur un projet d’inclusion, de fédération et de social, le jeune Rugby Club Marseillais est à l’image du rugby marseillais: mis au ban de la ville, avec une histoire qui s’écrit en pointillés, le tout avec une grande résilience.

Le stade Roger-Couder sera peut-être celui de la renaissance. En plein cœur des quartiers nord, près du quartier sensible de la Paternelle, c’est là que le chantier de la Coupe du Monde de Rugby 2023 a été officiellement lancé. Dans ce stade face à une allée de maisons en pierre vétustes, l’adjointe à la mairie Samia Ghali a inauguré le chantier de rénovation de l’enceinte sportive qui sera désormais exclusivement dédié à la pratique du rugby.

Le stade Rouger-Couderc, première pierre du chantier France 2023 est toujours en réfection

Une victoire pour Agnel Fasano, membre du club. « Je me souviens qu’à une époque, on devait demander au gardien du stade, qui était un copain, de nous laisser utiliser les vestiaires ». Celui que tous présentent comme « la mémoire vivante du club » ne mâche d’ailleurs pas ses mots : « Le problème de la ville, c’est que sous l’ancien maire on ne voulait pas de rugby à Marseille ». « Marseille est une ville avec les trois grandes religions monothéistes, pour éviter que tout pète il faut un temple à Marseille, ce temple c’est le vélodrome », aurait notamment confié un ancien élu marseillais à Jacques Rizzi.

Marseille pas allergique au rugby

Une situation dont ont pu profiter indirectement d’autres clubs du département et de la région, comme le club de Provence Rugby (ex Aix-Marseille) actuellement en deuxième division du rugby français. Son directeur général Vincent Bobin écarte toutefois l’idée d’une concurrence avec la cité phocéenne : « Ce serait réducteur de résumer le rugby provençal à Marseille. C’est une décision qu’on a prise avec la région de délocaliser le rugby à Aix dans le cadre de l’entente Aix-Marseille ».

Mais pour lui, Marseille n’est pas non plus allergique au rugby: « Lorsque Toulon vient jouer au Vélodrome, on a un taux de remplissage de 85 %. Les gens, qu’ils viennent à Marseille ou Aix se déplacent de toute la région pour assister au match ». Et la ville se prépare à accueillir des événements majeurs. La Coupe du monde 2023, donc, organisée dans l’hexagone, mais aussi la première Coupe d’Afrique des Nations du rugby hors d’Afrique du 1er au 10 juillet prochain. Une répétition générale pour 2023, et l’occasion de mettre un coup de projecteur sur le ballon ovale dans la cité phocéenne.

Jacques Rizzi, n’hésite pas à donner un coup de main aux entraînements dès qu’il le peut

Avec ces grands rendez-vous, tous les clubs espèrent récupérer leur part du gâteau. Avec 100 % des bénéfices reversées au développement des clubs amateurs, Jacques Rizzi se met à rêver : « Imaginez avec un nouveau terrain synthétique, on va pouvoir s’entraîner les jours de pluie ». En attendant l’afflux potentiel de nouveaux licenciés, le rugby local s’organise comme il peut. Des contrats d’apprentissages s’occupent dans la ville à la fois de faire la promotion de la future Coupe du monde, mais aussi d’organiser la bonne marche de l’ovalie marseillaise. Mélanie, l’une de ces jeunes, doit aussi gérer en parallèle les réservations de terrains au sein de la ville pour toutes les activités du club: « Ce n’est pas évident sachant que je dois réserver pour tous les clubs de rugby de la ville mais aussi de baseball et de football américain ».

Elle gère aussi l’organisation d’ateliers d’initiation pour mieux faire connaître le rugby. Attablée avec son fils au club-house pour faire ses devoirs, une mère de famille témoigne : « Nous on habite dans le 5ème arrondissement, avec les ateliers j’ai pu découvrir le rugby que mon fils ne connaissait pas. Maintenant, on vient jusqu’ici dans les quartiers nord ». Une petite victoire. Reste à transformer l’essai.

Texte et Photos : Louis de Kergorlay

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.