La Cité Radieuse, 70 ans après son inauguration : toujours un monde à part

La « Cité Radieuse », située à deux pas du Vélodrome de Marseille et pensée par le Corbusier, fêtera ses 70 ans le 14 octobre prochain. Cet “établissement expérimental” commandé par l’Etat proposait un mode de vie novateur pour l’époque, une vision en partie anachronique en 2022… Mais qui continue à séduire les Marseillais venus s’y installer. 

Un gros bloc de béton coloré, entouré de verdure, niché le long du boulevard Michelet, près du Stade Vélodrome, l’immeuble de la Cité Radieuse est un autre monument, à sa manière, dans le quartier arboré du Prado, dans le 8e arrondissement de Marseille . La grande majorité des 337 logements est traversante : un appartement donne donc à la fois sur l’est et l’ouest de la Cité Phocéenne : les collines et la mer, les îles du Frioul… De grandes baies vitrées permettent de profiter du soleil du matin au soir. Sans oublier ce 9e étage qui comme l’indique des écriteaux dans les ascenseurs, est l’un des rares étages accessibles aux touristes. Le célèbre toit-terrasse de la résidence, doté d’une piste d’athlétisme de 300 mètres, d’une petite piscine, et de scènes pour des représentations artistiques. Le groupe de rap IAM y a réalisé une représentation, durant l’été 2021.

« Je suis là depuis 40 ans. Une fois qu’on a connu l’immeuble, on ne le quitte plus« , assure Dalia*, retraitée de 73 ans, en se dirigeant vers la librairie ouverte à tous, située au 3e étage de la Cité Radieuse. « Ici, commente-t-elle, j’ai mes amis, mon docteur, ma vie et ma vue sur la mer« . Dont elle profite depuis un appartement où elle n’a pas réalisé de rénovation notable depuis qu’elle y a emménagé, en 1981. 

« J’ai conservé la cuisine de Charlotte Perriand« , assure-t-elle tout sourire, alors qu’elle reste attachée au mobilier d’origine dans son appartement. « Le seul problème, c’est qu’avec la hauteur du plan de travail, je n’ai pas pu mettre de lave-vaisselle« , sourit-elle en haussant les épaules. Un problème qui ne semble pas insurmontable, et qui n’enlève rien au plaisir de la retraitée à vivre dans son duplex de 82 mètres carrés. 

A la sortie de l’école, située au dernier étage de la Cité Radieuse, les enfants profitent du jardin avant de retourner dans leur appartement. (Marine Ledoux)

Comme Dalia, nombreux sont les habitants qui ne quittent plus la Cité Radieuse après s’y être installés. L’association des habitants en témoigne : certains membres sont adhérents depuis plus de 50 ans. L’idée de départ du Corbusier, créateur de cet ensemble résidentiel aussi qualifié « d’unité habitation », était de faire cohabiter 337 ménages, en leur offrant tous les services : commerces de proximité, gymnase, groupe scolaire. Les appartements étaient également particulièrement novateurs pour le XXe siècle : tous ont été livrés dotés d’accès à l’eau potable, sanitaires, suite parentale avec salle de bain, double-vitrages à toutes les fenêtres.

L’idée, dans le contexte d’après guerre et de la reconstruction de logements, était de laisser carte blanche à l’architecte novateur Le Corbusier. L’Etat a effectivement passé une commande afin d’obtenir des immeubles « expérimentaux », permettant de s’offrir un nouveau départ, une nouvelle organisation des ménages, et bénéficiant de toutes les commodités.

« On a de la chance d’avoir pu conserver l’école maternelle« , confie Dominique*, maman d’un petit garçon de quatre ans. Résidente de l’immeuble avec son compagnon depuis huit ans, elle l’avait déjà connu lorsqu’elle était petite. « Mon père y a séjourné avant que je naisse, puis nous nous sommes installés pendant 15 ans« , raconte cette trentenaire. « Finalement, je ne l’ai quitté que six ans, avant d’y revenir, c’était comme une évidence« . Depuis, le gymnase est devenu une galerie d’arts, et la crèche un bureau de service d’aide à la personne et de garde d’enfants à domicile.

Changement de moeurs

Mais les choses ont changé, au fil des années. Si « la gentillesse des voisins » et « l’esprit de l’immeuble, sa reconnaissance au patrimoine mondial de l’Unesco » depuis 2016 la rendent « fière » de vivre dans le bâtiment, Dominique admet qu’il a perdu de son charme, ces dernières années, non pas en terme d’architecture, mais de vie collective : “Les commerces ont fermé. Le Casino, la boucherie, la boulangerie n’ont pas non plus trouvé de repreneur”, souffle-t-elle. Des cabinets d’architectes ont remplacé les commerces de proximité. Subsistent un salon de thé, un restaurant gastronomique appartenant à l’hôtel du Corbusier (qui possède quelques appartements au 3e étage de l’immeuble), une librairie-maison d’édition, une bijouterie artisanale et un cabinet paramédical.

« Les familles ont évolué, avec le temps« , souligne Aurélie , conférencière de la ville de Marseille. « De 1.600 habitants, nous sommes passés à environ mille. Notre mode de vie n’est plus le même, les familles veulent souvent une chambre pour chaque enfant, ce qui n’était pas le cas avant« , souligne-t-elle. 

Dans les couloirs, seuls quelques halos de lumière permettent d’identifier le numéro des portes, mais l’ambiance reste tamisée, pour plus de calme. (Marine Ledoux)

D’autres changements dans les mœurs ont opéré, et joué en la défaveur des commerces de proximité. « Les femmes vont travailler, ce qui était moins le cas dans les années 1950. Avant, elles faisaient les courses en gardant les enfants à la maison » et l’habitat de la Cité a aussi été conçu autour de ce mode de vie. Un concept pratique, pour l’époque. Mais anachronique, 70 ans plus tard. 

Si les commerces ont souffert de ces modifications, ce n’est pas le cas de la vie en semi-communauté de la résidence. Les ascenseurs, tous regroupés au centre de l’édifice, permettent aux voisins de palier de se rencontrer et de discuter. « Nous sommes solidaires, nos aînés ne sont pas abandonnés ici. Quand on peut les aider, on le fait. Ils se retrouvent aussi à la bibliothèque« , souligne Dominique. Dans les couloirs, des bancs en béton, inclus dans les murs, permettent ces espaces de convivialité et d’échange entre les résidents. 

L’association des résidents organise, chaque année, des expositions et des évènements à destination des habitants. La dernière en date ? Une fête de Halloween regroupant tous les enfants de l’immeuble. Des projections, dans une salle de cinéma privée à l’intérieur de la résidence sont également au programme. Quant aux amoureux de la nature, ils peuvent entre autres profiter de deux potagers partagés, installés dans le jardin extérieur.

Volatilité des logements

« Nous voulons continuer à nous connaître« , martèle Henry, 82 ans, qui habite les lieux depuis 11 ans, et le décès de son épouse. « Je ne voulais pas me retrouver seul, voilà pourquoi je suis venu« , sourit-il, alors qu’il est satisfait des prestations fournies : un kinésithérapeute assure sa rééducation deux fois par semaine. 

L’objectif ? Conserver l’âme, la volonté de Le Corbusier, afin d’y créer un véritable lieu de vie, qui ne soit pas une « carcasse vide« , comme cela lui a été reproché à l’inauguration de la résidence, il y a 70 ans. Les habitants pestent également contre les nouvelles pratiques, comme celles de la sous-location saisonnière via Airbnb. Selon l’un d’eux, « 17 appartements sont à louer sur la plateforme« , ce qui porte concurrence à l’hôtel, mais surtout à la quiétude des habitants. 

Autre changement lié à l’époque : la volatilité de certains logements. Alors qu’ils étaient réservés aux fonctionnaires dans les années 1950, ils ont été ouverts à tous dès 1954. Et jusqu’aux années 2000, il n’était pas simple d’y acquérir un bien, tant la qualité de vie y était saluée. 

Il y en a également pour tous les goûts et types de familles : 23 types de logements différents sont recensés, avec des superficies allant de 32 mètres carrés à 203 mètres carrés. Si les personnes âgées s’y sont installées et ne comptent plus en partir, les jeunes couples ou les familles n’y restent parfois que quelques années. 

« Maintenant, on peut être muté, changer d’emploi, et même de vie« , sourit Henry, dont trois des jeunes voisins ont déménagé en deux ans. « Les chambres trop petites, ou la mutation au travail« , explique-t-il. « Mais ils auront vécu une aventure, et c’est ce qu’ils recherchaient« , assure l’octogénaire. 

Le toit-terrasse de la Cité Radieuse offre une vue imprenable sur Marseille. (Marine Ledoux)

« Je savais que ça serait là, et jamais ailleurs »

L’aventure, voulue et pensée par Le Corbusier, c’est de vivre en communauté tout en conservant son intimité. Pour cela, les étages – nommés « rues », à l’américaine – ne sont que très peu éclairés. « C’est comme dans la nuit, les gens ont tendance à chuchoter lorsqu’il fait noir », aurait répondu Le Corbusier lorsqu’on l’aurait interrogé, dans les années 1950, sur ce choix étonnant. Et ce sont ces particularités qui permettent à la résidence de conserver son charme, et d’attirer chaque année plus de 94.000 touristes.

« Une fois que j’ai découvert l’immeuble, je savais que ça serait là, et jamais ailleurs« , confie également Rachel Zimet, qui a ouvert en mars dernier un salon de thé, « l’Archi Gourmand« , dans la rue commerçante du Corbusier. Elle a pris la suite du boulanger-pâtissier de l’immeuble, parti à la retraite il y a trois ans, après 50 ans de service.

« Je recherchais un lieu coup de coeur pour m’implanter, afin que ce projet soit unique, justifie-t-elle, et celui-ci sortait clairement du lot, par sa localisation« . Après deux ans de création de son projet, elle a pu ouvrir lors du troisième confinement lié à la pandémie de Covid-19. « J’ai donc commencé à travailler avec les résidents, puis avec les touristes. Ce n’était pas prévu comme ça, je comptais que 80% de mon chiffre d’affaire provienne des visiteurs« , assure-t-elle. « La période de démarrage a été difficile« , mais elle non plus ne se verrait plus travailler ailleurs.

*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée.

Marine Ledoux

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