“Le cabanon, c’est ma vie”

Dans la calanque de Sormiou, à Marseille, 127 cabanons se dressent fièrement. Construits à la fin du 19ème siècle par des pêcheurs, ils sont aujourd’hui transmis de génération en génération. L’héritage d’un véritable “art de vivre”.  

“Quand t’es à Sormiou, à 3 ans tu sais nager, à 4 ans tu joues à la contrée (ndlr : une variante de la coinche), à 10 ans tu bois du pastis, à 12 ans tu sais faire la soupe au pistou, l’aïoli et la soupe de poissons. Sinon, t’es pas un cabanonier”, galège Selena, la fierté non dissimulée derrière ses lunettes de soleil en ce dimanche de fin janvier 2022. Avec des yeux de la même couleur azuréenne que l’eau de la calanque, cette conseillère en ressources humaines de 29 ans, a Sormiou dans la peau. Tellement qu’elle s’est fait tatouer les coordonnées GPS de son cabanon familial sur le biceps intérieur. Pouvoir vivre dans l’un d’eux, c’est faire partie de l’histoire de la calanque de Sormiou. A la fin du 19ème siècle, des pêcheurs de Mazargues, un quartier du 9ème arrondissement de Marseille, sont autorisés par Marie de Sormiou, la propriétaire des terres, à construire des cabanons en pierre. Depuis une centaine d’années, des descendants de pêcheurs occupent donc la cuvette de la calanque. Mais aucun d’eux n’est propriétaire, ils sont locataires sans bail de la SCI (Société civile immobilière) Marie de Sormiou : les cabanons se transmettent ainsi de génération en génération. Depuis 1975, le massif des Calanques est classé inconstructible. Pouvoir habiter dans l’un des 127 cabanons de Sormiou est de fait un privilège. 

Vue de la plage de Sormiou. Au loin, certains de ses cabanons se distinguent. Photo : Nolwenn Autret

“Ici on se voit naître et mourir”

De chaque côté de l’allée ombragée du port, des cabanons aux volets verts et aux murs blancs pierre se font face. Quelques marches en ciment et un portillon en bois permettent d’accéder à la terrasse de Raymonde, 80 ans, absente aujourd’hui. Assis autour d’une table recouverte d’une nappe grise et bleue, cinq convives cassent la croûte au soleil. Françoise et Hérold dégustent un morceau de poulet accompagné de patates douces. “Tu veux du saucisson ?”, propose Alain à Nadia. A leurs côtés, Magali, 54 ans et le visage encadré par une lumineuse frange rousse, fume une Vogue. Ces trois derniers sont frères et sœurs. Ils se partagent le cabanon familial, situé en contrebas.

Moment de convivialité sur la terrasse ensoleillée de Raymonde. Photo : Nolwenn Autret

“En 1872, notre arrière-grand-père aurait été l’un des premiers à construire deux cabanons sur le port de Sormiou”, déclare Alain. Depuis, l’ambiance n’a pas changé. Le mot d’ordre, c’est la convivialité. “L’esprit de cabanonier c’est l’entraide, l’amitié, la famille. On est tous très proches. J’ai des amis que je connais depuis 54 ans, on a grandi ensemble. Le cabanon, c’est ma vie” , résume Magali. Cette employée au conseil régional sud Paca y passe tous ses week-ends en été ainsi que le mois de juillet ou d’août, en fonction de ses vacances. Ici, toutes les classes sociales se côtoient : médecin, chômeur, ou encore fonctionnaire. Les journées sont rythmées par la pêche, les parties de boules, les baignades, les siestes ou encore différents événements organisés.

Depuis 29 ans, Selena n’a, par exemple, jamais manqué la fête de l’aubade. Chaque année, le matin du 15 août, une procession de personnes vêtus d’habits traditionnels provençaux déambule dans les allées de la calanque de Sormiou en jouant du tambourin et en distribuant des croissants.

Ici on se voit naître et mourir. Dans mon appart à Marseille, je ne connais pas mes voisins. Le cabanon, c’est ma bulle, à 10 minutes de Mazargues”, ajoute-elle. Si « l’esprit cabanonier” est présent, il existe toujours une période où certains cessent de venir dans ce lieu familial. “Vers 18 ans, 20 ans, les jeunes bougent, voyagent. Mais ils finissent toujours par revenir à Sormiou. Les liens ne se cassent pas”, évoque Magali, mère de deux enfants, dont Selena. C’est le cas de cette dernière qui, entre avril et septembre, se rend deux fois par mois au cabanon. Plus jeune, c’était différent. “Entre mes 15 et 20 ans, je ne montais (ndlr: venant de Marseille, on “monte” à Sormiou) quasiment jamais parce qu’il n’y a pas de boîte de nuit ou parce qu’on captait pas”, énumère la jeune femme. 

« Le cabanon, c’est ma bulle, à 10 minutes de Mazargues”. » Photo : Nolwenn Autret

“Plus de confort”

Magali n’est pas habituée à venir dans son cabanon en janvier. Mais en ce moment, le lieu est en travaux, et elle aime suivre leurs avancées. “On refait tout, car l’intérieur datait. On prépare le cabanon pour pouvoir monter l’hiver”, explique-t-elle. Un poêle trônera bientôt au rez-de-chaussée. L’unique mobilier actuel se compose de trois canapés pliables, d’un lit deux places et d’un frigidaire. Vivre dans un cabanon, c’est aussi accepter un confort pouvant s’avérer rudimentaire. “L’eau potable, on la monte. Pour la vaisselle et la douche, on a des citernes alimentées par l’eau de pluie”, indique Magali. Les cabanoniers ont refusé d’être reliés au réseau électrique. “Avant, on s’éclairait avec des lampes à gaz. Maintenant, chez nous des panneaux solaires, mais ça, tout le monde ne l’a pas”, précise-t-elle. Selena enchaîne : “J’ai connu les toilettes chimiques, la douche dehors en maillot de bain devant tout le monde. Là, j’apprécie aussi de venir pour le confort. Ce n’est plus un cabanon”. Son oncle Alain rectifie aussitôt : “Ah si, c’est toujours un cabanon”. Avant les toilettes chimiques, Magali se rappelle avoir dû, parfois, aller jeter la “tinette” – entendez par là, les besoins – dans une fausse sceptique aménagée dans la colline. “On a plus de confort et on l’apprécie. Mais c’est teinté de petites touches de nostalgie”, reconnaît Nadia. En hiver, aujourd’hui, la famille va toujours aux toilettes dehors “derrière la colline. On ne se sert des toilettes que l’été car il y a une cuve, il faut la soulever et ce n’est pas pratique”, admet-elle. 

Terrasse du cabanon familial de Magali, Alain, Nadia et Selena. Photo : Nolwenn Autret

Malgré sa vétusté apparente, le cabanon peut héberger huit personnes. “On est très famille, ça se passe très bien. A l’intérieur, c’est seulement pour dormir et cuisiner”, clarifie Magali. Les murs sont peints en blanc. Un escalier en bois très raide mène à une mezzanine haute de plafond, pouvant être transformée en chambre. Cette dernière débouche sur une autre pièce et permet d’accéder à la salle de bain. Les cabanons font presque tous la même taille, larges de près de 3 mètres 60. Mais ils diffèrent en fonction du relief sur lequel ils sont construits. Chacun des ces habitats possède un nom. Celui de la famille de Magali se prénomme “Leis innoucents”, “les innocents” en provençal. 

“Préserver ses traditions en s’adaptant”

En cette fin d’après-midi, quatre des cinq amis en profitent pour jouer à la contrée chez Gisèle. Le cabanon de Magali étant en travaux, la voisine leur laisse volontiers le loisir d’occuper les lieux en son absence. Le soleil s’est caché derrière les collines rocailleuses de la calanque de Sormiou. Mais à l’intérieur, l’atmosphère est chaleureuse et lumineuse. Du lambris blanc tapisse les murs et le plafond. De légères touches de bleu agrémentent le décor, comme ce bouquet d’hortensias séchés posé sur le plan de travail. Des cannes à pêche sont suspendues sous la mezzanine. “C’est vraiment une décoration typique d’un cabanon de Sormiou”, observe Magali en souriant. Au centre de l’unique pièce du rez-de-chaussée, la partie de contrée se poursuit.

« Voilà comment se finissent les après-midis : en jouant à la contrée. » Photo : Nolwenn Autret

Si certaines habitudes des cabanoniers, comme jouer aux cartes, ne sont pas bousculées au fil du temps, d’autres sont fragilisées par la sur-fréquentation du Parc national des Calanques, créé en 2012. Les cabanoniers doivent appliquer certaines mesures qu’ils ne comprennent pas toujours. “Pour organiser des soirées par exemple, il faut monter des dossiers parce qu’il s’agit de préserver les chauves-souris du site, explique Alain. Les enfants ne peuvent plus construire de cabanes dans la colline comme nous. C’est malheureux. On nous impose des règles alors qu’on sait protéger l’environnement. Didier Réault, président du Parc national des Calanques, confirme en définissant les cabanoniers comme “les premiers protecteurs des calanques”, investis depuis longtemps pour la conservation du site. “On essaye de préserver nos traditions, conclut Nadia. En s’adaptant”.  

Texte et photos : Nolwenn Autret

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