Le football, marqueur identitaire marseillais

Fédérateur, le football est présent partout à Marseille. Au delà de l’OM, c’est une partie de l’identité de la ville dont le stade Vélodrome est l’un des poumons.

« Aux aaaarmes… » Malgré les préconisations sanitaires, c’est bien debout que les supporters font résonner ce chant emblématique. Au stade Vélodrome, vendredi 4 février, l’ambiance est électrique face à Angers-SCO. Plus de 50 000 spectateurs sont dans les tribunes pour ce match de Ligue 1 qui officialise la fin de la jauge à 5000 en place depuis un mois. Le stade peut accueillir près de 70 000 spectateurs, et bat les records d’affluence en France, qu’importe l’affiche.

Dans tout Marseille, les couleurs bleu du ciel et blanche s’exhibent sur les sweats, joggings, écharpes et bonnets… et pas uniquement les soirs de match. Des affiches, des tags, l’Olympique de Marseille est partout. 33 000 abonnés cette saison 2020-2021, la deuxième fanbase la plus importante après le PSG (36 000), loin derrière les autres clubs. « On ne voit pas beaucoup d’autres maillots de foot dans les rues de Marseille. Dans certains quartiers, il vaut mieux éviter d’en porter un autre que celui de l’OM ou d’un club local, répond Pierre au bar de la Plaine, cours Julien. Si tu montes les marches du Vélodrome avec le maillot du PSG, tu risques de ne pas monter très vite. »

Au bar de la Plaine, fief des MTP (Marseille Trop Puissant), fondé par l’exalté supporter Depé, tous ont les yeux rivés sur la télévision et ne décrochent pas. « Les jours de match, on triple les chiffres, lance le serveur. Tout Marseille vit au rythme du foot, pose ses jours de congés en fonction des matchs, est triste quand l’OM perd, ou heureux les lendemains de victoire. » Pablo, 36 ans, assis à une des tables est maintenant un supporter de longue date. Il est arrivé en ville il y a une vingtaine d’années et n’est pas reparti : « Je suis arrivé à Marseille adolescent. Les années 98/99 étaient des bonnes années pour l’OM. Le club a une riche histoire. J’étais obligé de les supporter. Je joue aussi, ça joue beaucoup ici. »

Au stade de la Fourragère, dans le 12e arrondissement, le gardien Régis, 59 ans, estime que « 95% sont pour l’OM ici. L’OM perd, tout le monde fait la gueule. Il y a une ferveur folle ». Son collègue Cédric, 27 ans, coach au même club du Football Association Marseille Féminin (FAMF) abonde : « C’est sûr que La Provence double ou triple ses tirages les lendemains de match. Et personne n’achète quand on perd. Ça pourrait être la 3e guerre mondiale, il y aurait la photo de Payet en une ». Les supporters comptent également beaucoup de femmes, disent-ils, dans ce club qui licencie exclusivement des joueuses, 130 licenciées. « Le foot amateur est très important à Marseille. »

Ce qui semble caractériser les supporters marseillais, c’est qu’ils sont nombreux à suivre absolument tous les matchs, qu’il y ait un enjeu important ou non. Ils sont impliqués dans leur clubs, connaissent et partagent son Histoire. « Si on ne peut pas aller au stade, on va dans un bar, ou on regarde sur notre téléphone, si on fait autre chose à côté. » Mais quand ils le peuvent, ils se rendent bien sûr au Prado. Devant le Vélodrome ce vendredi, Elsa et Julien, supporters Fanatics, sont là deux heures avant le match pour se détendre autour d’une bière. « On vient au Vélodrome à chaque fois, à part quand il y a eu le Covid. On est Marseillais depuis toujours. » Les deux ami·es assurent que la passion si marseillaise se transmet de génération en génération : « Les parents étaient dedans, c’est culturel. Les maillots, les peignoirs et les chaussons à l’effigie de l’OM, c’est la première chose qu’on achète pour nos enfants. » Julien ne dément pas : « Ma fille, dès qu’elle peut, elle s’abonne. »

Un peu plus loin, devant leur bière également et enchainant les cigarettes de leur paquet tout neuf, Curtis et Melvil, 17 et 19 ans, ont fait le trajet depuis Cannes pour voir le match : « C’est le cœur, raconte Melvil en se tapant la poitrine. Il n’y a pas de plus grande ferveur qu’à Marseille. Là, on est 50 000 pour un OM-Angers. Nice-Angers, y’aurait personne. » C’est également ce que raconte Olivier, qui a fait la surprise à son fils Maël : « Pour moi, le stade de Marseille fait partie des meilleures ambiances en France avec Lens et Saint-Étienne. »

Les tribunes du Vélodrome sont indiquées sur le plan du métro marseillais
Milik délivre les Marseillais lors du match OM – Angers-SCO au Vélodrome en 23e journée de Ligue 1

Cette ferveur, elle n’est pas nouvelle. Le football a toujours été fondamental à Marseille. Le football rassemble. La ville a vu naitre et grandir Jean-Luc Ettori, Frank Lebœuf, Zinédine Zidane ou Samir Nasri. L’OM a eu des managers comme Bernard Tapie, des figures comme Depé que les jeunes connaissent encore. Le sport est un facteur de transmission, qui permet de donner de l’espoir aux jeunes, issus notamment des quartiers de Marseille. « On peut voir des minots avec des maillots du PSG à Marseille, c’est d’abord le foot qui fait rêver », nous dit un client d’un bar de la Plaine. Son voisin continue : « C’est un sport populaire dans une ville populaire. Il n’y a pas que l’OM, il y a des supporters de l’Algérie, des Comores… »

La rivalité historique avec le PSG n’est qu’un « combat de clochers » comme disent beaucoup. Clara, trentenaire marseillaise l’affirme : « C’est un jeu ». Son ami Pierre nuance : « Ça s’est amenuisé depuis que Paris a été racheté par le Qatar. Ils peuvent acheter les joueurs qu’ils veulent, c’est plus drôle. Mais les Parisiens sont jaloux de l’ambiance du stade ». Le couple ajoute : « On a cette fierté d’avoir remporté la Ligue des Champions. Et on est très connu à l’international. On est parti au Mexique, ça parle du club de l’Olympique de Marseille. »

Même s’ils ont du mal à définir cette émotion partagée, tous le rapportent, s’ils vont au stade, c’est pour ressentir cette unité et cette ferveur : « Dés qu’on rentre dans le stade, ça prend au cœur. Il n’y a plus de race, plus de couleurs. » Devant le Vélodrome, les supporters l’assurent : « Pas de guerre entre les groupes, on est tous Marseillais. » Pablo, supporter MTP, nous donne l’exemple de ce match lors de l’élection présidentielle en 2002 alors qu’il avait 17 ans. « Je me souviens que j’étais au stade lors de l’entre-deux-tours de la présidentielle. Le stade a chanté pour faire barrage à l’extrême-droite. Ça a aussi participé à mon éducation politique. » Pour lui, le stade est un lieu politique : « Le Vélodrome de Marseille a réussi à rester à gauche. Le stade ramène des gens d’horizons différents. Il aurait pu à un moment être gangréné par des mauvaises tribunes comme c’est arrivé dans d’autres stades mais pas ici au Vélodrome. Il n’y a pas de fachos, ils ont été dégagés à la fin des années 80. », assure t-il.

Les tribunes sont bien intégrées à la géographie locale, basées chacune dans un quartier. Nicolas est supporter dans le groupe des Commando. Il voit les tribunes comme des « États dans l’État, un peu comme le système des syndicats dans les entreprises. Quand ça va pas, les supporters font pression, comme lors de l’épisode de la révolution des cyprès [tous les différents groupes avaient envahi La Commanderie pour protester contre les mauvais résultats du club le 30 janvier 2021, NDLR]. »

Quelques Marseillais, l’exception qui confirme la règle, témoignent en avoir parfois marre de cette « culture foot » 24h/24. Un Marseillais basketteur le dit : « Ce que je reproche, c’est que c’est pas uniforme. Si un filet de basket est cassé, la mairie ne va pas le réparer comme un filet de but de foot, elle s’en fiche. Les autres sports sont dans l’ombre du foot. » Malgré tout, aucun Marseillais ne semble nier le fait que le foot fait battre le cœur de la ville. « Le confinement n’a rien changé, rien ne pourra changer ça. Et c’est une bonne période pour l’OM en ce moment. »

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