Les camions à pizza, un symbole marseillais menacé

C’est à Marseille que le camion à pizza est né. Aujourd’hui, sous l’effet du développement des système de livraison et des infrastructures dans les villes, cet emblème gastronomique phocéen pourrait être menacé.

« La chèvre-miel, c’est la meilleure, ma fille la prend tout le temps« . Ce mercredi midi, près de Saint-Just, dans le 13e arrondissement de Marseille, Charles, 52 ans, commente l’affiche du camion à pizza « L’inattendu ». En habitué, il vient ici « au moins une fois par semaine« . Il n’a pas échappé à ce Marseillais que ce véhicule particulier aux allures de restaurant ambulant est né dans la cité phocéenne avant toute autre ville française.

Si beaucoup l’ignore, Marseille est sans doute la capitale française de la pizza. L’affaire remonte à 1962. Tandis qu’il traverse la mer Méditerranée, le marin Jean Méritan observe en Italie ou en Grèce des camionettes aménagées pour cuisiner. Il reprend ensuite l’idée à son compte et installe son camion au pied des cités marseillaises. A l’époque, elles sont mal desservies et difficiles d’accès depuis le centre-ville. Et l’usage de la voiture n’est pas autant démocratisé qu’il ne l’est aujourd’hui. « Ce sont les balbutiements de UberEat, il arrivait et les gens venaient chercher leur pizza avant de remonter chez-eux« , commente Pierre Psalti, journaliste culinaire et gérant du blog Le grand pastis. L’effet est immédiat. Dès 1966, le nombre de camions à pizza passe à 125. Si bien qu’à Marseille, un syndicat voit le jour pour réguler la profession.

« T’en as un tous les 600 mètres »

Cependant, sous l’effet du développement des villes, la navette à la mode se voit finalement stoppé dans son élan. Aujourd’hui, on répertorie 52 camions à pizza à Marseille. Le phénomène reste néanmoins bien implanté dans la ville. Ainsi, lorsque Charles reconnaît une baisse ces dernières années, Kévin Nataf, propriétaire de « L’inattendu » lui répond « Tu plaisantes ou quoi, entre Prado et Castellane, t’en as un tous les 600 mètres« . « Ici les gens préfèrent les camions à pizza aux pizzerias », renchérit-il.

A Castellane, près de l’arrêt de métro, Julien, propriétaire du camion à pizza « Chez Nicole et Michel« , abonde en son sens. « On a un meilleur contact avec les gens que dans un restaurant. On est un point de vie du quartier, les gens sympathisent et on lie même parfois des amitiés avec les clients. C’est comme ça à Marseille« . Le quadragénaire reconnaît tout de même que la profession est précaire. « Nous dépendons d’arrêtés municipaux qui sont renouvelés tous les 3 ans, explique-t-il, si un jour, il y a des travaux, vous pouvez perdre votre emplacement, on a une épée de Damoclès au-dessus de la tête« .

« Cette ville est capable de voir mourir ses camions à pizza »

Autre source de préoccupation pour lui, la zone à faibles émissions (ZFE) qui devrait être mise en place à Marseille d’ici à septembre 2022. Elle interdira progressivement les véhicules trop polluants. Ce qui pourrait pousser certains gérants à acheter un nouveau camion à pizza. Une éventualité inenvisageable selon Julien. « Le mien est vieux, si j’en veux un neuf qui marche à l’électricité, c’est au moins 60 000 euros et 10 000 euros afin de l’aménager« . Le dispositif piloté par la Métropole de Marseille devrait cependant comprendre plusieurs mesures d’ajustement pour ces cas particuliers.

Reste que d’autres raisons poussent à croire que ce symbole marseillais est en péril. « Cette ville est capable de voir mourir ses camions à pizza« , alerte ainsi Pierre Psalti. Selon lui, ils souffrent notamment de ne pas être dotés « de systèmes de livraisons ou d’applications numériques comme certaines pizzerias« . Des arguments que réfute Kévin Nataf. « Ce qui est avantageux avec notre métier est que tu peux te déplacer pour des réceptions privées, sans avoir à payer des parkings« , avance-t-il. Il met également en avant la distribution de flyers en magasins ou la possibilité de créer des partenariats avec des plateformes comme Ubereat. L’homme de 29 ans a choisi Deliveroo. En échange des livraisons, ils prennent 32% du reçu de chaque commande. « Ma clientèle je l’ai depuis un moment et elle ne disparaît, donc je ne vois pas pourquoi je la perdrai« , conclut Kévin Nataf.

Texte : Baptiste Farge

Illustration : Pierre Berge-Cia

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