Les Films du Soleil : une vie derrière la caméra

Après près de 70 ans d’existence, l’emblématique société de production marseillaise ferme ses portes. Son président, Jacques Hubinet revient sur son histoire et ces centaines d’heures de reportages à travers le monde.

Difficile de passer devant sans tourner la tête. Sur la façade des locaux des Films du Soleil, le portrait bleu et blanc de Jean Hubinet couvre la porte de la société. C’est son fils, Jacques Hubinet qui a souhaité lui rendre hommage il y a quelques années. Petit, son père l’emmenait sur ses tournages. Il se souvient :” Le téléphone sonnait parfois en pleine nuit. J’allais le voir dans la salle de bain et je lui disais : Papa, je peux venir avec toi ?”. Son père est à l’époque opérateur d’actualités de cinéma. Il fait partie des vingt-cinq personnes en France à faire ce métier :” je l’accompagnais, j’apprenais tous les détails d’une caméra, pourquoi on fait un plan large, un gros plan et comme ça, j’apprenais le métier”. En 1952, Jean Hubinet fonde les Films du Soleil. Lors de son décès prématuré en 1963, c’est Jacques qui reprend les rênes de la société. “j’ai choisi de continuer. Les gens des actualités avaient quand même de sacré caractères. Quand je suis arrivé j’étais le petit, j’avais 19 ans”. 

« J’étais avant tout, opérateur de prise de vue »

Jacques Hubinet a aujourd’hui 76 ans. Depuis ses débuts et jusqu’à la cessation d’activité annoncé en ce début 2022, il aura passé plus de cinquante ans à la tête de cette société de production. Mais l’entrepreneur se revendique toujours comme ” avant tout opérateur de prise de vue”. À la mort de son père, il avait certes étudié les mathématiques, mais au fond de lui, le goût de l’esthétique l’emportait déjà. ” la passion du cadre et de l’image”, précise-t-il. Dans le milieu, c’est cet « oeil » qui a vite établi sa réputation, puis a permis au travail de ses équipes de devenir une référence. L’image, pour lui, surgit en amont de la prise. “Lorsque je prends deux photos, globalement elles sont toujours identiques. J’ai l’idée du cadre que je veux dès la première” assure-t-il, le sourire aux lèvres. 

Jacques Hubinet dans son bureau © Julia Courtois

Les films du Soleil, ce sont des centaines d’heures de reportages et de documentaires. Un travail qui a valu à Jacques Hubinet de nombreux prix, par exemple le 1er prix du Festival de Varna en Bulgarie pour le film « Être infirmière » de 1973. La société était également spécialiste des films institutionnels pour EDF, le CEA ou les rallyes automobiles en Afrique. “On travaillait sur ces films comme sur un long-métrage. C’est-à-dire avec de gros moyens, des grues de quatre mètres, du matériel de qualité. On avait une image de marque très élevée, et on voulait la maintenir”. Son bureau témoigne de ces si nombreux tournages, des trophées et affiches décorent la pièce lumineuse.

À la pointe de l’innovation audiovisuelle

Jacques Hubinet a toujours eu à cœur de suivre les innovations techniques et visuelles.  À partir des années 1990, les Films du Soleil investissent dans des camions équipés de transmission hertzienne puis dans un camion satellite doté d’une antenne télescopique de 14 mètres :” Avec ce camion par exemple, on a couvert pour Canal + la coupe du monde de football en Allemagne”. Dans les années 2000, le succès de ce projet est tel que la société compte 17 camions répartis dans toute la France. Pour pouvoir être au plus près des nouveautés, Jacques Hubinet se rend également deux fois par an dans les grands salons internationaux de l’audiovisuel. 

Jacques Hubinet à la caméra © Gilles Sourice

Ces moyens ont permis à l’opérateur de couvrir des histoires uniques à travers le monde, d’assurer des correspondances pour des chaînes de télévision telles que TF1, France 2, Canal Satellite, Canal +, CNN, BBC, la Télévision algérienne… Pour Jacques Hubinet, certains souvenirs de tournage semblent dater de la veille :” Richard Martin, qui est dramaturge, avait emprunté un navire-école de la Marine Roumaine, le Constanta. Il voulait faire d’un navire de guerre un symbole de paix. Je l’ai suivi dans toute la Méditerranée, raconte-t-il le sourire aux lèvres. À notre arrivée au Monténégro, devant les bouches de Kotor, il y avait des brûlots installés le long de la côte. Les habitants avaient été prévenus de notre arrivée, les femmes agitaient aux fenêtres des draps blancs, comme au retour des pêcheurs. Richard Martin pleurait, moi c’était tout juste, ce sont des moments qu’on ne peut pas oublier”. Jacques Hubinet a adoré son métier. D’ailleurs, en réponse à « vous seriez-vous vu faire autre chose durant toutes ces années ? », il lance comme un cri du coeur  » jamais ! »

Jacques Hubinet au Cambodge

Raconter Marseille

En plus de cinquante ans de carrière, Jacques Hubinet n’a jamais quitté Marseille, sa ville de naissance. “Je me suis toujours très bien trouvé dans cette ville, avec sa mixité” assure-t-il. À travers des reportages et documentaires, il a raconté la cité phocéenne et ses alentours. Il a filmé ses réalités, ses contradictions.“ Ici il y a une capacité à s’affranchir des règles pour parler avec les gens. Une espèce de volubilité naturelle qui fait que chaque tournage à Marseille est un plaisir”. En 1956, Jacques Hubinet réalise un documentaire sur l’hôpital Nord de la ville. Il y a eu aussi ceux sur la centrale de Gardanne, le viaduc de Martigues, le lac de Serre-Ponçon, et tant d’autres. Des images qui font aujourd’hui la mémoire de la région. Parmi les 400 documentaires produits par la société, une grande partie a été tournée dans le Sud-Est de la France.

Après près de soixante-dix ans d’existence, c’est le clap de fin pour les Films du Soleil. La cessation d’activité est due à la vente, en 2015, de la société à des acheteurs qui n’ont jamais versé la somme attendue. Difficile de continuer après cela. Pour conserver au mieux cet héritage documentaire, Jacques Hubinet a lancé il y a quelques années un travail d’archivage. Dans cette optique toujours, une association “Les Films du Soleil” verra bientôt le jour. Par le biais de cette dernière, la société démarre comme une seconde vie.

Julia Courtois

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