Lucie Felice, la drag-queen qui sort des boîtes

Créé il y a deux ans par un trentenaire marseillais, le personnage de Lucie Felice fait partie de cette nouvelle génération de drag-queen fin prêtes à sortir de la pénombre des clubs. Il y a six mois, cette « daronne » a fondé la première maison de drags marseillaises : la Maison de soins transgressifs.

« Oh, salut, je ne t’avais pas reconnu ! », lance, presque désolée, une employée de La Fabulerie, un « tiers-lieu culturel » situé dans le 1er arrondissement de Marseille. Qu’elle se rassure : peu auraient identifié les traits éclatants de la drag-queen Lucie Felice en apercevant la dégaine de ce grand brun au visage anguleux. Car c’est Bastien, « 38 ans, mec cis (NDLR : son identité de genre correspond à son sexe de naissance), blanc », qui se présente en cette fin d’après-midi.

Dans deux semaines, il animera au même endroit une soirée Bingo Drag. Un loto dépoussiéré car conduit par ces divas exubérantes jouant avec le genre et ses stéréotypes. Et cette fois, tout le monde reconnaîtra Lucie Felice, son double pailleté né en 2019. 

Bastien a commencé il y a 5 ans à se travestir en femme « totalement décalée, légèrement portée sur le cul, graveleuse, mais pas trop ». C’était lors d’une banale soirée costumée entre amis. Sauf que cette fois, au lieu de « se déguiser en James Bond, tu te déguises en Chaperon rouge ». Pour lui, en tant que « personne queer » (NDLR : ne se reconnaissant pas dans le schéma cisgenre hétérosexuel), il estime avoir une plus forte propension à aller vers des déguisements féminins. Pourtant, c’était une première. Il ne fait pas partie de ceux qui, plus jeunes, essayaient des fringues dans l’armoire de leur mère.

Bastien a créé Lucie Felice, une « comedy queen », celle qui anime les shows. Photo : Gianni Roche

Et Bastien y a pris goût. « Une petite compétition est apparue entre nous. On s’est dit qu’on allait faire pire, encore plus extravagants… », conte-t-il tout en scrutant son Apple Watch. Et de fil en talon aiguille, un personnage apparaît : Lucie Felice. « Lucie Filice il y a encore 48 heures ». Le récent succès de ses shows, et l’apparition inattendue d’un très jeune public, l’a convaincu de ne plus entrer en scène sous un nom à consonance infectieuse.

Rencontrer le maire

Pendant le premier confinement, Lucie Felice est rejointe par deux « sœurs » avec qui elle partage la même vision de cet art qui se « doit d’être transgressif ». Avec Miss Martini, « un petit mètre cinquante d’énergie », et Clara Mydia, au numéro d’effeuillages « qui rend fou les hétéros », elle décide de créer la première association, dite « maison » dans le milieu, de drag-queen à Marseille : la Maison de soins transgressifs. Acronyme : MST. C’était en juin 2021, pour la Pride de la ville. « Philippe (NDLR : Philippe Amidieu, ancien coprésident de l’évènement) m’a pris entre quatre yeux et m’a dit « c’est sympa ce que vous faites toutes les trois mais maintenant, il faut le faire pour de vrai » », raconte-t-il, non sans fierté. Message reçu 5 sur 5. Premier show officiel : le jour même. « Je suis la première drag-queen qui a rencontré le maire de Marseille ». Et alors, c’était comment ? « Rapide, c’est un politique quoi », nous fait-il comprendre.

Le premier show de Lucie Felice fut virtuel, la faute à une pandémie. Crédit photo : photo Gianni Roche

Depuis, sa maison organise des représentations « une fois par mois ». Et pas que dans des lieux LGBT. Car là est la volonté de Lucie Felice et ses complices. Celle qui « garde ses poils de bras et ne mets pas de faux seins » sur scène ne veut plus être cantonnée au créneau historique accordé aux drags dans les nuits phocéennes. Une heure du matin, en boîte de nuit gay, devant un public qui s’alcoolise. Déjà, « parce que je suis vieille ! Moi à une heure du matin j’ai les yeux en croix » mais surtout car ce n’est pas sa vision du drag en tant que moyen d’expression. « D’où on a besoin d’attendre la nuit pour sortir ? On n’est pas des rats quoi ! », s’exclame-t-il. Son envie ? Se travestir en after work. Ce fut chose faite il y a quelques mois à La Place des Canailles, un cabaret situé dans les Docks, le nouveau quartier des affaires de la ville. « Quel bonheur pour moi, plus de dix ans après être arrivé à Marseille que d’être là, à 20 heures, en full drag dans les Docks », lâche-t-il, sourire en coin. Une phrase impossible à prononcer il y a quelques années.

À Marseille, il n’y a rien à faire

À Marseille, les drags ont longtemps vécu dans la pénombre des clubs homosexuels. Un milieu trusté par une poignée de personnes torpillant toute tentative d’ouverture de lieu LGBT alternatif. Marseille a donc souffert d’une mauvaise image. De cette ville on disait : « il n’y a rien à faire, rien ne se passe ici ». Il précise : « Il y a des drags qui habitent Marseille, mais qui n’y performent pas ». Arrivé en 2009 avec celui qui deviendra plus tard son mari, il se souvient. « Il y a eu des shows incroyables dans cette ville, au Cancan notamment (NDLR : club gay historique de Marseille). Mais tard dans la nuit, comme on fait venir des go-go danseurs ». Avant de poursuivre « Mais ces soirées, je n’en peux plus, c’est des ghettos, un entre-soi. Quand tu vas dans un bar gay, il n’y a pas une meuf ».

Les trois « soeurs » lors de la Pride 2021, à Marseille. Photo : Instagram @maisonst13

Depuis quatre ans, cette mainmise se desserre. Résultat : toute une scène queer sort de l’obscurité marseillaise. Une aubaine pour cette reine. « Pour moi, c’est comme si j’avais recouvré la vue, c’est extraordinaire. Peut-être que les jeunes me diront « chérie, cette scène existe depuis très longtemps ». Et ils ont probablement raison », s’amuse Bastien. Pour lui, les queens ont trouvé leur terrain, voire leur royaume. « S’afficher comme drag, c’est un moyen de dénoncer l’homophobie, la transphobie, la grossophobie et même le racisme », énumère-t-il. Alors, quand à la fin de ses shows, il voit que « l’ensemble des couleurs de notre arc-en-ciel » sont représentées, Bastien n’est pas loin de crier victoire. Mais ce sera « gagné lorsque l’on commencera à attirer les convoitises ». Des drags de Nice sont bientôt attendues pour un spectacle. Pourvu qu’il soit à 20 heures.

Texte Gianni Roche

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