Abdulhaq Haqjoo : « J’ai mille idées de pièces de théâtre sur la ville »

Arrivé à Marseille depuis l’Afghanistan le 10 novembre 2021, Abdulhaq Haqjoo était professeur et acteur marionnettiste depuis 17 ans dans son pays. Il découvre la cité phocéenne, si différente de son Afghanistan natal, et commence à envisager sa nouvelle vie d’artiste dans cette ancienne Capitale Européenne de la Culture.

« Ici, quand je dis ‘Bonjour’ aux gens, on me répond ‘Salam Alaykoum’. » C’est la première chose qui a vraiment marquée Abdulhaq Haqjoo lorsqu’il est arrivé à Marseille avec sa famille, il y a trois mois. Cet acteur marionnettiste afghan a été évacué de Kaboul par la fondation Iméra de l’Université Aix-Marseille, qui a pris en charge dix artistes afghans et leurs familles. « J’ai embarqué clandestinement mes marionnettes dans ma valise. Si les talibans les trouvaient, j’étais mort. Mais je voulais perpétuer mon art. »

Adbulhaq a éprouvé personnellement la violence des Talibans. Il était présent lors de l’attentat-suicide à l’Institut Français de Kaboul, le 11 décembre 2014, dont le bilan s’est soldé deux par morts et une vingtaine de blessés. Depuis cet épisode, il ne cesse de s’interroger sur la portée de son art, sur le risque que prend tout artiste, lorsqu’il s’exprime.

Abdulhaq a transporté ses marionnettes directement depuis Kaboul.

Abdulhaq, son béret vissé sur le crâne et entouré de ses enfants qui jouent avec un petit ballon de l’OM dans un coin du salon, offre du thé avec des dattes et des amandes, qui viennent directement de Kaboul. Il avoue : « J’ai encore un peu de mal avec la nourriture ici, même si je suis sûr que c’est délicieux. Mais parlons du poisson par exemple : très peu d’huile, pas d’épices ! cela me parait impensable, je dois encore m’adapter. »

La plus grande richesse de Marseille

Ce qui le frappe le plus à Marseille ? Le beau temps, oui, mais surtout la diversité. Abdulhaq vit avec son épouse et ses quatre enfants dans un logement social au Canet. Il a déposé une demande d’asile. « Ici, il y a toutes les populations. Je croise des noirs, des arabes, des asiatiques, des européens. C’est surprenant. » Pour lui, c’est la plus grande richesse de la ville. Avec ses yeux d’acteur, il voit des scènes de théâtre s’animer à chaque coin de rue. « Si je dois écrire une pièce sur Marseille, j’écrirai sur cette diversité, les différences entre les peuples. J’ai mille idées. L’autre jour, j’ai assisté à une scène qui m’a marqué. Une femme blanche hurlait sur une femme noire à l’arrêt de bus et ne voulait pas s’asseoir à côté d’elle. Dans ma culture, on dit ‘Le plus important, c’est ce qu’on a à l’intérieur. On a tous, chacun, un cœur qui bat’. » C’est aussi une valeur qu’il veut transmettre à ses enfants, tous scolarisés à l’école du quartier.

Abdulhaq était professeur de théâtre à l’Université des beaux-arts de Kaboul. Avec ses élèves, il a fait des tournées dans tout son pays et dans le monde. À Marseille, il est obligé de recommencer à zéro. « J’étudie le français à l’Université d’Aix-Marseille. Je veux me concentrer sur cela pendant au moins six mois pour pouvoir maitriser la langue et commencer à monter des spectacles ensuite. » Même s’il n’a pour l’instant pas beaucoup de contact, Abdulhaq commence à se familiariser avec le monde du spectacle marseillais. Il a assisté à plusieurs pièces à La Friche et au Mucem et est en contact avec Louis Dieuzayde, professeur de théâtre de l’Université Aix-Marseille. « Nous avons des conversations de quatre, cinq heures sur les différences et les similarités entre nos approches théâtrales. Par exemple, ici, les contacts entre hommes et femmes sur scène sont possibles. Chez nous, non, il faut donc donner une intensité amoureuse et sensuelle seulement avec des regards ou gestes à distance. C’est très particulier. »

« Une éducation autant nécessaire dans les rues de Kaboul que de Marseille »

S’il y a bien une chose qu’Abdulhaq retrouve à Marseille, c’est le poids de la religion. « L’Islam est très implanté ici aussi. Parfois, j’ai peur de me retrouver face à des religieux extrémistes, comme dans mon pays. Pour ces gens, l’art est quelque chose d’inutile. À Marseille, parfois je suis un peu perdu. Je ne sais pas trop comment m’adresser aux gens. Si j’écris, c’est pour qui ? Soit je monte une pièce qui plait aux européens, soit une qui va aussi attirer les maghrébins, les africains et tous les gens des quartiers. L’idéal serait quelque chose d’universel, mais ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air. »

Il voudrait présenter dans la rue un petit spectacle à une seule marionnette, son acolyte « Koko Qudos » : « Pour cela, il suffit d’une boite, d’aller sur le vieux port et le tour est joué. Les enfants rigolent facilement avec juste quelques expressions du visage. »

Abdulhaq présente sa marionnette « Koko Qudos » à sa fille, Sahar.

Finalement, Adbulhaq constate que certaines préoccupations sont les mêmes, en Afghanistan comme en France. Avec la troupe de ses élèves à Kaboul, il avait monté un spectacle de marionnettes pour sensibiliser sur le tri des déchets. Quand il est arrivé à Marseille, il a été particulièrement surpris : « J’ai vu les déchets dans la rue, oui, mais aussi beaucoup de jeunes jeter des emballages par terre. Je me suis dit que ma pièce devrait faire écho ici aussi. Cette éducation est autant nécessaire dans les rues de Kaboul que de Marseille, aussi surprenant que cela puisse paraitre. Vous avez une si belle ville, avec un tel soleil, prenez-en soin s’il vous plait. »

Texte et photos : Sarah Ziaï

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