Denis Borg, le dernier charpentier de la famille

Dans la pure tradition des charpentiers marseillais, Denis Borg répare les bateaux en bois. Plus qu’un site de travail, son atelier est une institution familiale. Mais il sera le dernier des Borg à faire vivre ce lieu.

« Ça sent pas bon tout, ça. J’ai l’impression qu’on veut nous la mettre à l’envers ». Denis Borg, charpentier de marine, vient de constater grâce à l’un de ses deux apprentis une erreur dans une commande de planches en bois. Ni une ni deux, l’homme de 54 ans appelle son fournisseur pour mener une négociation cordiale mais ferme, alors que la poussière de bois pleut depuis le toit de son atelier. Des situations compliquées, Denis en a connu plus d’une. Après tout, il a passé toute sa vie dans cet univers. « J’ai grandi à Marseille, là, dans cet atelier. Depuis que je suis petit, rien n’a changé. Je suis toujours autant enivré par l’odeur du bois et celle de la mer. »

Situé dans une petite calanque du 7e arrondissement, niché dans la secrète anse du Pharo, le chantier naval Borg est l’histoire de trois générations. Michel Borg, père de Denis et lui-même fils de charpentier, a fondé l’atelier de ses mains en 1956. L’établi patiné qui trône comme une sorte d’autel au milieu du hangar, les outils centenaires accrochés aux vieilles charpentes, le clair-obscur peigné par la lumière qui s’échappe de la baie vitrée… Rien n’a changé. Lorsqu’il était plus jeune, Denis n’avait pas imaginé reprendre cet atelier rustique. Après des études de mathématiques à l’université puis six ans en tant que photographe, Denis Borg revient aux sources. Il gagne entre 1 400 et 1 500 euros net par mois. Réparer des pointus, ces petits bateaux de promenade qu’on appelle barquette à Marseille, c’est pour lui un métier de passion. « J’ai grandi avec le caractère de papa et dans l’univers du métier de charpentier, qui est loin d’être doux. Dans l’atelier, on a affaire à un froid terrible l’hiver, le chaud de l’été. On travaille avec du matériel lourd, ça demande du sacrifice. Mais on réalise le rêve des gens. »

C’est à l’entrée du vieux port de Marseille qu’est né le chantier naval Borg en 1956. © Pierre Berge-Cia

Pas de moteur, pas de plastique. Son artisanat concerne exclusivement les petit bateaux en bois, ces unités à taille humaine qui font le plaisir des Marseillais. Un exercice habile entre sauvegarde du patrimoine phocéen et savoir-faire traditionnel. Il existe certes des niches plus lucratives dans le nautisme. Mais, Denis Borg a d’autres priorités. « ce travail, c’est aussi une forme d’expression de soi« , souligne-t-il, en réajustant son bonnet fétiche. Les bateaux qu’il prend en charge sont « comme ses enfants ». D’ailleurs, ils prennent 9 mois environ à réparer. Lui ne navigue pratiquement jamais, il ne possède même pas de barquette. « Même si j’ai la mer à côté, dès que j’ai du temps, je me repose« .

Ses vrais enfants, eux, ont 16 et 19 ans. Comme son père à leur âge, ils viennent régulièrement à l’atelier, pour se baigner. Mais contrairement à leur père, la charpenterie maritime n’est pas une passion pour eux. Ils ne veulent pas reprendre l’affaire. « Il s’agit de gagner sa vie et de ne pas se tuer à la tâche. Mes enfants veulent faire de grandes études, faire des métiers comme celui d’ingénieur. Je suis content pour eux, mon quotidien, ce n’est pas une vie pour eux », se résigne Denis d’un ton qui laisse tout de même échapper une grande fierté. Si l’avenir de l’atelier , est du coup incertain, Denis préfère se concentrer sur le présent. Aujourd’hui, le charpentier aux yeux bleus peut compter sur un collaborateur et deux contrat d’apprentissage à ses côtés. Un entourage rare. Assis sur un sofa élimé dans un coin de l’atelier, il soupire : « Les jeunes ont terriblement de mal à trouver un contrat dans des ateliers comme le mien, qui travaillent sur des petits bateaux. On est seulement une quinzaine de charpentiers installés sur le pourtour méditerranéen. Notre métier est en voie de disparition ».

Texte et Images : Pierre Berge-Cia

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