Elus et associatifs peinent à convaincre dans le quartier le plus abstentionniste de Marseille

A Saint-Barthélémy, quartier du 14e arrondissement de Marseille, l’abstention a atteint le niveau le plus élevé de Marseille lors des dernières régionales. La situation n’est pas nouvelle, mais élus comme associations ne trouvent pas de solutions pour enrayer le phénomène.

« Abandon ». Dans le quartier de Saint-Barthélémy, dans le 14e arrondissement de Marseille, c’est le mot qui revient à la bouche des habitants quand ils évoquent leur situation. Aujourd’hui, ils se sentent délaissés par les pouvoirs publics. Pour beaucoup d’entre eux, la politique n’a plus de sens. Assis sur un scooter, Rachid* , 52 ans, confie qu’il ne mettra pas de bulletin dans l’urne lors de la prochaine présidentielle en avril. « ça ne m’intéresse pas, je n’ai jamais voté, ce sont tous des voleurs« , enrage-t-il. Le seul qui l’a convaincu : François Mitterrand. « Le meilleur président, c’est lui. Il a mis le RSA et le RMI alors que tous les autres n’ont rien fait pour les personnes discriminées« .

Comme ce quinquagénaire , de nombreux habitants de Saint-Barthélémy boudent les élections. Pour le bureau de vote de l’école maternelle Clair-Soleil, au coeur du quartier, on décompte plus de 87% d’abstention lors des dernières élections régionales. Soit le taux le plus élevé dans la cité phocéenne. Aux municipales, le résultat est le même à quelques centièmes près. Pour la présidentielle, le compteur affiche 50% au premier tour. Une rareté quand on sait que le niveau d’abstention national était alors de 22,23%. Preuve que le phénomène ne s’explique pas uniquement par la conjoncture des deux dernières années symbolisée par une crise sanitaire sans précédant, déconnectant parfois les citoyens de la vie politique.

Un quartier qui coche toutes les cases de l’abstention

« A Saint-Barthélémy, on est sur un quartier populaire, voire très pauvre, avec une forte proportion d’habitants issus de l’immigration. C’est ce qui caractérise les fortes zones d’abstention« , explique le géographe Sylvain Manternach. Auteur d’une topographie sur les dernière élections régionales avec le politologue Jérôme Fourquet, il met en avant « la question sociale » pour expliquer le faible taux de participation. Il rappelle à ce sujet que Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise, a obtenu 48% des votes lors de la présidentielle dans le bureau de vote de l’école maternelle Clair-Soleil.

Près du marché de légumes, Emine, algérien de 23 ans arrivé à Marseille voilà six ans, décrit la tendance. « Ici tout le monde veut des sous mais le vote ça ne rapporte pas d’argent« . Comprendre : les habitants du quartier ne voient pas en quoi l’élection présidentielle peut modifier leur quotidien.

Pour stimuler la participation, plusieurs associations oeuvrent dans les quartiers nords. Hassen Hammou, fondateur du collectif « Trop jeune pour mourir », et candidat lors des dernières municipales pour Europe Ecologie les Verts, met en avant des « actions citoyennes de lutte pour la vie« . Il cite par exemple des « ateliers de discussion après certains règlements de comptes« . Cependant, pour son association comme pour d’autres, la priorité n’est pas la lutte contre l’abstention, mais plutôt « d’adoucir la vie dans les cités« .

Une position difficile à défendre pour les associations

« L’incitation à aller au vote en tant que responsable associatif est une position de plus en plus difficile à tenir, affirme t-il, nous sommes victimes de coupes budgétaires et de cette idée que l’on verse trop d’argent pour les quartiers« . Pour justifier l’impuissance, il pointe également « l’importance prise par des points de deal« . Un argument que reprennent aussi les élus pour expliquer leurs difficultés à rencontrer les habitants.

Face à ce contexte, un enjeu pour eux : ramener les citoyens du secteur dans les isoloirs. Stratégiquement, le territoire a surtout du potentiel pour la gauche, comme le souligne Sylvain Manternach. « Ici environ deux-tiers des gens sont issus de l’immigration, ils peuvent avoir le sentiment d’être ciblés par l’extrême droite ou même la droite républicaine et vont donc se diriger à l’autre bout de l’échiquier politique« .

Or l’affaire se complique à deux niveaux. D’abord, d’un point de vue national, les électeurs de gauche sont les plus susceptibles de s’abstenir lors de la prochaine présidentielle. C’est ce que met en avant une note de la Fondation Jean Jaurès, datant du 4 février 2022. Ainsi, « 58% des électeurs affichant une préférence pour Jean-Luc Mélenchon et 64% de ceux qui se positionnent en faveur de Yannick Jadot sont certains de se déplacer », tandis que ces chiffres montent à 72% pour Valérie Pecresse et Eric Zemmour.

Des solutions de long terme

Second problème, les élus du secteur de Saint-Barthélémy ont bien du mal à se faire entendre ou à proposer des solutions à court terme pour lutter contre l’abstention. Le conseiller municipal du Printemps marseillais , Christian Bosq avance ainsi un projet au long cours, passant par « un rappel de l’importance de la vie citoyenne et des valeurs de la République à travers l’école. » Pour des mesures dans l’immédiat, il préfère renvoyer au plan école de la municipalité.

On retrouve le même son de cloche chez Mohammed Ben Saada. Le candidat (LFI) aux dernières municipales du 13e et 14e arrondissement, explique qu’aucun changement ne pourra intervenir avant une éventuelle élection de son champion, Jean-Luc Mélenchon. « Il faut réformer les pratiques et et le système institutionnel avec une VIème République », indique-t-il, reprenant ici un refrain bien connu des insoumis. Rien dans l’immédiat donc. Mais un angle d’analyse intéressant pour comprendre la forte abstention de Saint-Barthélémy et plus généralement dans les cités : les réseaux de clientélisme.

Deux affaires récentes éclairent le phénomène. Dans un premier temps, celle de Jean-Noël Guérini, ancien président socialiste du conseil général des Bouches du Rhône, condamné pour des attributions de marché frauduleuses. Ensuite, le cas de Sylvie Andrieux, auparavant vice-présidente socialiste du conseil régional de la région, condamnée en 2013 pour avoir distribué à des fins électoralistes quelque 700 000 euros de subventions régionales à des associations fictives. Ces organisations l’aidaient en échange à se faire élire. « Aujourd’hui, les réseaux clientélaires locaux se sont fortement effondrés et je m’en réjouis mais ils n’ont pas été remplacés par une mobilisation spontanée« , observe ainsi Mohammed Ben Saada.

Du côté du Rassemblement national, on indique que ces pratiques existent toujours. Il attaque le clientélisme « de gauche », qu’il considère comme de la « fraude organisée ». S’il reconnaît que son groupe ne « fait pas des scores mirobolants » dans des secteurs comme Saint-Barthélémy, il met en avant une distribution de tracts « dans tous les quartiers, même les cités« . Pour autant, aucune mesure notable n’est mise en avant. Symptomatique d’un secteur dans lequel élus comme associatifs peinent à convaincre.

*Le prénom a été modifié.

Baptiste Farge

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