Kaouther Ben Mohamed ou la trajectoire d’une « Grande Gueule » marseillaise

Figure de la lutte contre le mal logement à Marseille, Kaouther Ben Mohamed est la fondatrice de Marseille en Colère, une association qui accompagne les familles victimes de logement indigne. Son travail est salué par les uns, son tempérament critiqué par les autres. Portrait.

Au fond de la brasserie de la Joliette, Kaouther Ben Mohammed a étalé ses affaires sur les tables. Habituée du restaurant, situé à deux pas du T2 qu’elle partage avec son fils, elle se sent ici comme chez elle. Ses ongles sont vernis d’un rouge vif et ses doigts habillés d’une bague en losange brillante. D’un signe de la main, elle indique sa présence. Ce jour-là, elle porte un blazer aux épaulettes renforcées, peut-être une manière de rappeler qu’elle a la carrure. Ce soir, elle rejoint Paris pour sa chronique hebdomadaire dans l’émission Les Grandes Gueules diffusée sur RMC.

Grande gueule, elle l’est sans conteste. Kaouther est d’abord connue à Marseille comme militante engagée contre le mal logement. Elle a fondé l’association Marseille en Colère qui réalise un travail important pour accompagner des familles mal-logées. Association en marge, parfois même en conflit avec les autres collectifs.

Une enfance à l’Estaque

La cité phocéenne est l’endroit où elle a grandi. Ses grands-parents sont arrivés de Tunisie à la fin des années soixante. Elle a d’abord vécu dans les bidonvilles de l’Estaque. A l’époque, depuis le bidonville, on disait « qu’on allait à Marseille ». Le lieu a vu se succéder les immigrés italiens puis maghrébins. « Les derniers arrivés sont toujours les plus mal lotis ». De cette période, elle garde une souvenir précis, celui de l’effort quotidien de sa famille pour ramener de l’eau. Elle garde aussi en tête la solidarité, quand tout le monde partageait le même plat. La misère et l’entraide qu’elle a connu à cette époque sont à la base de son engagement d’aujourd’hui.

Quand sa famille obtient enfin un appartement dans une cité, elle à l’âge de onze ans. Elle jubile : « c’était magnifique ». Très vite, ses parents déchantent : pas de stade, pas d’école, pas de services publics, des HLM en mauvais état. « Vous pensez avoir accès à la dignité, puis vous comprenez ensuite ».

Ainée d’une fratrie de sept enfants, Kaouther doit assumer la responsabilité de la fratrie. Première à obtenir le bac, elle est la fierté de la famille. « Les femmes d’où l’on vient sont destinées à être cuisinières ou couturières. La violence à Marseille, c’est pas que les kalachnikovs ». Tout au long de son adolescence, elle découvre La Savine, Air Bel, la Belle de Mai, les quartiers les plus précaires de Marseille. La problématique du mal logement, elle dit l’avoir vécu personnellement, avant d’en faire son domaine d’action. Elle est devenue travailleuse sociale, puis a été un temps directrice d’une salle de sport, avant de revenir à sa première activité.

Marseille en Colère, en marge des autres collectifs

Peu après l’effondrement de plusieurs maisons, le 5 novembre 2018, dans la rue d’Aubagne, elle a participé à la mobilisation du tissu associatif local, rassemblé au sein d’un collectif. Puis très vite, elle claque la porte, dénonçant une récupération politique. Elle est ainsi, Kaouther, une personne entière.

Elle fonde alors sa propre association Marseille en Colère. « Elle est partie car elle n’avait pas assez d’espace pour prendre le pouvoir dans un collectif horizontal de 300 personnes » juge un observateur de la vie locale qui l’a côtoyé à l’époque. Il l’assure pourtant : à ses débuts, la diversité politique et citoyenne était de mise dans le collectif du 5 novembre, cinq personnes provenaient de partis politiques, les cent autres étaient issus de la société civile. 

À Marseille, le paysage associatif est ainsi marqué par l’existence de clans. « Je n’ai jamais douté de la sincérité de Kaouther, mais quand on est issu des milieux populaires et qu’on connaît les trahisons, ça crée de la rancoeur et ça fabrique une certaine vision de la politique et des pratiques associatives » poursuit le même interlocuteur, avant de reconnaître : « Je ne peux pas critiquer son travail, elle investit un temps phénoménal, on a besoin de toutes les forces ».

Avis partagé par Zohra Benkenouche et Nassera Ben Marnia, membres du collectif du 5 novembre, qui ont travaillé avec Kaouther. « Elle a un tempérament de feu, elle a tendance à se faire des ennemis. Mais force est de reconnaître qu’elle a fait un énorme travail pour les victimes » expliquent-elles. Lorsqu’en 2019, toutes les associations se mobilisent pour fabriquer une cartographie du mal logement à Marseille, Kaouther apporte à elle seule les données d’une centaine de familles.

Une force de travail phénoménale, un personnage controversé

 » Malheureusement, elle a du mal à travailler en inter-associatif, dans des structures où l’aura ne compte pas » explique Nassera. Kaouther préfère faire les choses dans son coin. Faute de local, elle reçoit par exemple les familles à son domicile, les informe sur leurs droits à vivre dans un logement digne, monte leur dossier, évalue la dangerosité des sinistres et les accompagne dans les procédures juridiques contre leur propriétaire, qu’il soit un bailleur privé, un marchand de sommeil ou un bailleur social. Elle raconte que pendant sa grossesse, elle prévenait son futur enfant : « Tu vas devoir partager ta maman, je ne veux pas choisir d’être mère ou celle que je suis : je serai les deux ». Aydan, 11 ans aujourd’hui, a donc passé son enfance au rythme de l’engagement de sa mère, qui assure avec sa verve trés marseillaise : « Mon fils a fait plus de réunions sur le logement que Benoît Payan ».

Elle dit avoir côtoyé « les sans-abri comme ceux qui payent l’impôt sur la fortune ». Elle se décrit comme une femme qui fait passer l’aspect humain avant tout. « Il y a des choses que les gens n’oublient pas à Marseille. Quand on aide à récupérer les corps ensevelis sous les débris. Quand on répond au téléphone à 4 heures du matin ».

« On est tous en CDD ici, on va tous mourir »

Elle ne cache pas son hostilité à la municipalité actuelle : « Je préfère avoir un Gaudin de droite, un adversaire bien défini, que des ennemis dissimulés », dit-elle. Contactée, Arlette Fructus, adjointe au logement sous Gaudin garde un bon souvenir de Kaouther : « J’ai beaucoup de considération pour son travail ». Alors oui, dans sa ville et son combat, « on se fait des ennemis politiques. Mais la politique, c’est pas la vraie vie. Le premier parti de France c’est l’abstentionnisme » relativise Kaouther, qui ne se lasse pas de taper du poing sur la table.

Aujourd’hui très exposée et médiatisée, elle est régulièrement la cible de propos sexistes. Depuis qu’elle est chroniqueuse, les menaces pleuvent, y compris jusque dans sa boîte aux lettres. « Le grand remplacement est sur RMC », « La pétasse marseillaise est sur les plateaux ». Elle dit cocher toutes les cases : femme, issue d’une minorité, venue des quartiers populaires, célibataire, marseillaise. Elle rassure ses proches : elle ne prendra pas la grosse tête. Attachée à sa ville, elle souhaite continuer à « humer les rues », à vivre au rythme des pulsations de Marseille. « Peu importe mon statut de demain, on est tous en CDD ici. On va tous mourir ». 

Texte et photos Victoire Radenne

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