Le Panier, symbole de la résistance marseillaise à la gentrification

Lieu d’arrivée des vagues d’immigrés, le quartier qui a inspiré les décors de la série culte « Plus Belle La Vie » est désormais prisé des touristes. Pour autant, malgré cette ouverture, la gentrification peine à s’opérer.

« Ici, il y’a zéro publicité, c’est que du bouche-à-oreille ». Accoudé au bar, Daniel enchaîne les services. Barbe taillée, crâne rasé, le patron de la Boule Du Panier s’active mécaniquement derrière son comptoir pour servir les vagues successives. « Gardez les verres, on n’en a plus ! », lance-t-il à la clientèle – plutôt jeune et branchée – qui franchit la porte de son local niché à l’entrée du Panier, le plus vieux quartier de la cité phocéenne.

Devant le bar, tous les terrains de pétanque sont pris. Les retardataires doivent prendre leur mal en patience. « On n’habite pas dans le quartier. On nous a simplement dit qu’ici, on pouvait jouer à la pétanque et boire des coups, c’est tout ! » s’exclame un groupe d’étudiants dont aucun n’est originaire de Marseille. Un constat qui irrite Daniel, quinquagénaire natif dans le quartier. « Bien sûr, les visiteurs font tourner l’activité », concède-t-il. « Mais je préférais le Panier de ma jeunesse, c’était plus convivial ! ».

Tourisme de masse

Son attractivité aujourd’hui tranche avec l’histoire du quartier, liée aux vagues d’immigrations successives : Italiens, Maghrébins, Corses, Comoriens… Dès les années 1970, de nombreuses communautés ont déposé leurs valises au Panier, créant ainsi une ambiance particulière, celle d’un Marseille ouvrier et cosmopolite. « Avant, les habitants sortaient le soir, les mamans s’asseyaient sur les chaises pour discuter », se souvient le gérant de la Boule Du Panier. « Actuellement, les gens comme ça, il n’en reste même pas une vingtaine ! ».

Les ruelles étroites – autrefois mal famées – sont devenues le terrain de jeu des graffeurs et le lieu d’exposition d’oeuvres d’art en tout genre. Ces vingt dernières années, ateliers et galeries d’arts se sont multipliées dans le quartier, transformant la typologie même de la zone. « On s’est installés ici par hasard, tout simplement parce que les loyers étaient ridicules », confie la gérante d’un atelier de céramique, place des Pistoles. Sur la route menant au Mucem et la Vieille-Charité, la rue du Panier fait désormais office de passage obligé. Plusieurs boutiques de souvenirs y ont fleuri pour accompagner le flux de touristes, venus découvrir le quartier ayant inspiré les décors de la série « Plus Belle La Vie ». « Il y’a encore quelques années, on me demandait toutes les cinq minutes ou était le bar du Mistral, la boutique de Plus Belle La Vie… Pour les fans, c’était comme un pèlerinage à Lourdes ! », affirme Serge Moutarlier, propriétaire d’une boutique de souvenirs.

L’effet de mode liée à la série est depuis redescendu, mais la fréquentation ne faiblit pas pour autant, surtout à la faveur de la pandémie. « A cause des restrictions sanitaires, beaucoup de français n’ont pas pu aller à l’étranger, donc ils se sont rabattus sur Marseille », analyse Serge Moutarlier. Signe de cet afflux estival : en août 2020, le taux d’occupation des hôtels était supérieur à celui d’août 2019. Une tendance qui s’est poursuivie à l’été 2021, avec une clientèle majoritairement française.

Gentrification difficile

L’effet de mode autour du Panier n’est pas sans effet sur les prix du logement dans le quartier, en inflation constante. Si dans le IIe arrondissement, le mètre carré reste inférieur à la moyenne de Marseille, il affichait en septembre 2021 une augmentation de près de 16% sur un an – pour s’établir à 3.202 euros – soit la plus forte hausse de l’agglomération phocéenne. « Beaucoup de gens de Lyon et de Paris ont acheté des restaurants et des appartements ici », raconte Daniel, le gérant de La Boule Du Panier. « Ils sont venus par opportunisme, parce que le Panier s’est enflammé. Ils ouvrent leurs boutiques, travaillent l’été, et l’hiver on ne les voit plus. »

« Le quartier s’est airbnbisé », assène Serge Moutarlier. « On est dans le centre-ville, à deux pas du Mucem, de la Vieille-Charité, donc c’est très rentable. Les propriétaires gagnent plus d’argent en proposant leur bien sur Airbnb quelques mois qu’en le louant à l’année ! ». Après avoir longtemps fermé les yeux, la Ville a décidé de sévir en mai dernier : désormais, un propriétaire n’a le droit de louer sa résidence principale que 120 jours, le même régime que pour une résidence secondaire.

Pour autant, malgré ces chamboulements, le Panier – à l’instar d’autres quartiers du centre de Marseille – résiste encore à la gentrification. « Le remplacement des habitants par une population plus aisée n’a pas eu lieu, parce que la zone ne s’y prête pas », affirme le gérant de la boutique de souvenirs. « Il n’y a pas de parking, pas de jardin, les ruelles sont escarpées… Du coup, les bobos qui viennent ici ne restent en fait pas longtemps ! ».

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