Les ferries continuent de casser les oreilles des Marseillais

Nuit et jour, des ferries à quai bourdonnent. Les riverains du quartier du Panier se plaignent depuis plusieurs mois des nuisances sonores. Si le problème s’est amenuisé dans le 2e arrondissement, il est en passe d’être déplacé dans le 16e, qui souffre déjà de pollution sonore.

Un ronronnement sourd, continu. Comme le bourdonnement d’un four qui chauffe, mais à l’échelle d’un quartier, un son que tout le monde peut entendre en se baladant près de la cathédrale La Major. Et lorsque les riverains ouvrent leurs fenêtres, le bruit résonne immédiatement dans la pièce, même avec le va-et-vient du trafic routier en contre-bas.

« De jour, bon ce n’est pas très gênant, mais la nuit c’est l’enfer ! » Baptiste*, 68 ans, est né dans le Square Protis (quartier du Panier, 2e arrondissement) et y vit encore. Lamaneur (chargé des missions d’amarrage ou d’appareillage des bateaux), il livre son opinion sur la pollution sonore des ferries presque à contrecœur. La fenêtre de sa cuisine donne directement sur le quai J4. « C’est mon gagne pain, protester serait presque un suicide, reconnait-il. Mais c’est vrai que les bateaux corses et algériens font du bruit… »

Le port de Marseille est constitué de huit docks. En 2019, 3 729 appels (les demandes d’amarrage ou de départ) ont été émis par des navires, selon les chiffres du GPMM. Les ferries en escale devraient pouvoir se brancher sur des bornes électriques sur les quais, mais tous n’en sont pas équipés. Certains bateaux laissent donc tourner leurs machines en continu pour maintenir l’électricité à bord. En plus de déverser du carburant dans la mer et de projeter dans l’air les suies noires produites par le fioul lourd utilisé dans la marine marchande, cette pratique cause une pollution sonore peu supportable pour certains riverains.

La vue depuis l’appartement de Baptiste. Les ferries bruyants s’amarrent au niveau des conteneurs jaunes. Crédit : Gaëlle Sheehan

Deux navires sont particulièrement en cause, le Danielle Casanova de Corsica Linea et le Badji Mokhtar 3 d’Algérie Ferries. Le premier, long de 175 mètres peut accueillir 2 400 passagers et 700 véhicules, Le deuxième : 200 mètres de long, 1800 passagers et 600 voitures. Sur Google Maps, les trajets maritimes sont représentés, on peut voir clairement leur arrêt en face de la cathédrale La Major, au quai J4.

Des nuisances au seuil de risque pour l’audition

« Lorsque les navires sont à quai, il y a 80 décibels de bourdonnement en permanence », s’insurge Daniel Morin, président du CIQ du quartier Protis St Jean Tourette, du deuxième arrondissement. Il est également membre du collectif Laisse Béton (contre la bétonisation de Marseille) et est en charge des questions de pollutions atmosphériques et sonores. Il vérifie l’intensité des nuisances dues aux ferries à l’aide d’une application sur son téléphone. Ce riverain habite en face du quai J4, près du musée Mucem et de la cathédrale La Major.

80 décibels correspondent au « seuil de risque pour l’audition », analyse BruitParif, un « centre d’évaluation technique de l’environnement sonore ». Soit une rue à fort trafic. La nuit, les sons supérieurs à 40 décibels suffisent à causer fatigue, stress, troubles du sommeil ou encore troubles cardio-vasculaires, détaille le centre.

Le problème de la pollution sonore a déjà été soulevée en décembre 2021. Les habitants du quartier du Panier, soutenus par des élus Europe Ecologie les Verts (EELV), ont rédigé une pétition pour que ces ferries ne stationnent plus en face de leurs habitations. Depuis le début de la crise sanitaire, les nuisances ce sont en effet accentuées. L’arrêt des trajets a cloué les navires à quai. Si les traversées ont certes repris mais en nombre encore réduit, les escales se prolongent donc, parfois plusieurs jours.

Déménagement au Cap Janet

« Cela s’est un peu calmé depuis quelques semaines, nuance Denis Chevallier, riverains du Square Protis. On râlait surtout quand ils restaient cinq jours d’affilée. Ce qui me gêne plus, c’est la pollution atmosphérique, ils crachent beaucoup de fumées noires. » Sa femme, Eva, était à l’origine de l’une des pétitions. Les fenêtres de leur salon et cuisine donnent sur le port. Résidents depuis quinze ans, ils regardent régulièrement les ferries avec leurs jumelles.

La pollution atmosphérique due aux bateaux vient également tacher fenêtres et façades. « On doit laver les vitres régulièrement », relate Baptiste*. Elles sont couvertes d’une sorte de voile de poussière translucide. On peut voir du noir sur les murs de sa baie vitrée.

Denis Chevallier observe régulièrement les ferries à l’aide de ses jumelles. Crédit : Gaëlle Sheehan

Pour répondre aux demandes des riverains, les navires font désormais plutôt escale sur la digue, informe le service presse du Grand port maritime de Marseille (GPMM). A partir de la prochaine saison estivale, les ferries stationnés devant Le Panier « vont passer au Cap Janet », dans le 16e arrondissement. Un projet de longue date, précise cependant le GPMM, puisqu’il nécessite des travaux.

Ce problème pas réglé mais donc déplacé n’est pas du goût de Tamara Béard, élue « Cadre de vie » à la mairie des 15e et 16e arrondissements. Avec la ligne de transports ferroviaires, l’autoroute qui passe non loin, les zones de stockages de conteneurs, et la ligne aérienne proche, les quartiers littoraux du 16e arrondissement souffrent déjà de pollution sonore. D’autant plus que la ligne maritime vers la Tunisie s’arrête déjà au Cap Janet. « Certains habitants n’ouvrent plus leurs fenêtres à cause de la pollution atmosphérique et sonore, souligne l’élue. Aujourd’hui, les riverains se retrouvent à ne plus pouvoir profiter de leur environnement à cause des nuisances, alors que ce sont des quartiers magnifiques. »

Accès aux bornes électriques progressif

L’une des solutions pour régler le problème serait d’installer d’autres bornes électriques, soutient-elle. Mais les discussions avec le GPMM sont « difficiles ». « Ils ne nous calculent pas, ils sont inaccessibles. », dénonce l’élue. Le service presse du port rétorque, lui, que la « connexion électrique des navires à quai » est un programme débuté vers 2017 et « court jusqu’en 2025 ».

L’ensemble des quais passagers, qui accueillent des ferries de Corse ou internationaux (dont ceux allant en Afrique du Nord), seraient donc électrifiés d’ici 2025. Le quai de Joliette, où s’amarrent les bateaux de Corsica Linea, auraient déjà leur borne, dont les travaux se seraient terminés en 2021. En ce qui concerne le Cap Janet, « il va être équipé à 100% », réaffirme le GPMM. Les travaux seront progressifs et devraient être terminés en 2023. Soit près d’un an après leur déménagement dans le 16e arrondissement.

Reste qu’avoir accès à une borne électrique n’est pas l’unique solution, tempère les porte-parole du Port. L’utilisation du gaz naturel liquéfié permettrait de réduire les nuisances selon lui. Une technologie néanmoins émergente sur les ferries. En comparaison, sur les traversées transmanche, la compagnie Brittany Ferries va mettre en service son premier navire propulsé au gaz en mars 2022, et souhaite s’en doter de trois autres pour 2025. Sur les lignes en Méditerranée, les opérateurs n’en sont pas encore là. Une première opération de soutage à ce carburant a été effectué mi-janvier à Marseille-Fos, mais sur un porte-conteneurs de CMA-CGM, en pointe sur ces questions. Le GNL n’est donc pas près de soulager les oreilles et les poumons des riverains des terminaux ferries.

Texte et photos par Gaëlle Sheehan

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