Marseille, « capitale des arméniens d’Europe »

Pus d’un siècle après le génocide, près de 80000 arméniens sont installés à Marseille, la ville qui les avait accueilli dans leur exil. Très présents dans les milieux associatifs, religieux et politiques, ils sont soucieux d’assurer la transmission de la culture arménienne aux jeunes générations.

Devant la cathédrale des Saints Traducteurs de Marseille, dans le huitième arrondissement, une vingtaine de personnes se retrouvent ce dimanche pour la messe. Le prêtre, face à l’autel, ouvre la cérémonie en arménien. En plus des traditionnelles lectures d’évangiles, il évoque aussi des épisodes de la longue histoire du peuple arménien.

Sur les murs, entre les vitraux percés de soleil, des peintures reproduisent ces mêmes épisodes : la scène de l’exode qui fait suite au génocide. Il fait plutôt sombre et la fumée d’encens emplit déjà toute la pièce. Les fidèles chantent dans leur langue. Puis ils se pressent devant l’autel pour la communion.

Scène de communion ; église apostolique du Prado

Il est midi passé quand la messe prend fin. Les fidèles sortent de la cathédrale à reculons, comme le veut la tradition : on ne tourne pas le dos au Seigneur. Âgé de dix neuf ans, Ararat Nurumyan n’est pas un habitué. « Je vivais dans la Nièvre et il n’y avait pas d’église arménienne. C’est récent pour moi la messe. » Il est venu à Marseille pour faire des études de droit. C’est son ami Davit Hovannisyan qui l’a amené pour la première fois dans cette cathédrale. Et Ararat insiste : « Je suis venu parce que je le voulais. Je ne suis pas venu par obligation. » Les cérémonies religieuses sont cruciales pour la transmission de l’histoire et de la culture arménienne. L’Arménie est le premier pays chrétien, converti en l’an 301. Ainsi la liturgie arménienne est intimement liée à son histoire.

A Marseille, on compte douze églises arméniennes pour une communauté d’environ 80000 membres. La route des Arméniens les a conduit à Marseille il y a environ un siècle, au moment du génocide, lorsque des exilés ont été accueillis au camp Oddo, en 1922. Situé près de l’actuelle station de métro Gèze, ce camp de réfugiés dont rien ne subsiste aujourd’hui a accueilli plus de 5000 arméniens. Il est resté dans les mémoires comme le symbole de l’immigration arménienne.

Entre 1922 et 1924, ce sont quelques 58000 arméniens qui débarquent par le Port de Marseille.  C’est la première vague d’immigration arménienne en France, début d’un exode qui en comptera trois autres : dans les années 50, les Arméniens de Turquie s’exilent pour fuir l’oppression ; à la fin des années 70, ceux qui avaient trouvé refuge au Liban fuient la guerre civile; et, suite à la chute de l’URSS, l’économie ruinée de l’Arménie les pousse de nouveau à émigrer.

Pour Pascal Chamassian, ancien président du Conseil des associations arméniennes de France: « En Europe, c’est Marseille qui joue le rôle de catalyseur et de terre d’accueil qui reste dans l’imaginaire collectif comme la capitale des Arméniens d’Europe ». Actuellement très présents dans le quartier de Beaumont, une zone résidentielle, ils travaillent beaucoup dans la restauration et ont un tissus associatif dense. Certains membres de la communauté ont fait leur chemin dans la politique. L’ancien maire du 7ème secteur de Marseille Garo Hovsepian, par exemple, est d’origine arménienne.

Une association pour la transmission

L’un des haut-lieux pour les Arméniens de Marseille se trouve sur l’avenue de Toulon, dans le quartier de Castellane. C’est une bâtisse en brique et crépis rose qui accueille la Jeunesse Arménienne de France, une école du samedi. Au fronton du bâtiment, une inscription en relief indique : « Centre culturel ; JAF ». Il a été fondé en 1945. Nouné Karapétian, permanente de l’association depuis vingt-et-un ans, s’occupe de l’accueil. « Le but principal de l’association, c’est de transmettre aux jeunes générations la culture et l’histoire arméniennes » explique-t-elle. Aujourd’hui elle récolte l’argent nécessaire pour organiser le prochain spectacle de danse. En face de son bureau, une bibliothèque pleine de livres d’histoire et de littérature arménienne recouvre le mur. Le buste du résistant Missak Manouchian trône dans un angle, entre deux drapeaux croisés, celui de la France et celui de l’Arménie. A côté, une étagère où sont relégués les trophées obtenus par l’ensemble artistique Araxe-Sassoun brille dans les reflets du soleil.

« C’est comme notre deuxième famille« 

Quelques jeunes de l’association sont réunis autour d’une table située devant la bibliothèque. Ils attendent le cours de danse qui commence dans une vingtaine de minutes. « Grace à notre association, nous avons pu garder le lien entre les anciennes et les nouvelles générations, et ce sur plus de 80 ans. Nous avons un ensemble de danse accompagné d’un orchestre, Araxe-Sassoun, qui existe depuis notre création. Pour le garder en vie, il faut de la relève. Donc on s’est organisés pour la préparer. » confie Nouné Karapétian.

Les enfants qui viennent à l’association s’y rendent avec plaisir. Ils y retrouvent leurs amis. Paul a quatorze ans et c’est le plus loquace du groupe : « On perpétue la tradition de la danse. C’est très important dans la culture arménienne. Nous, on en fait tous depuis qu’on est petits. » C’est le Kotchari qu’ils apprennent, une danse traditionnelle qui se pratique en groupe. Les enfants sont aussi formés à la musique et à la maîtrise des instruments traditionnels. Laura joue du Kanone, un instrument à corde, depuis dix ans. Elle a tout appris à la JAF.  « Ici, c’est comme notre deuxième famille. On vient tous les samedis. On fait de la danse et de la musique surtout. On est très fiers de notre culture. » Et d’enchaîner : « Notre arrière-grand-père a combattu pour la France pendant la seconde guerre mondiale, et il a eu la légion d’honneur. C’est une grande fierté. »

Salle d’accueil de la Jeunesse Arménienne de France

La danse comme vecteur mémoriel

« Un des spectacles de l’ensemble Araxe-Sassoun narre le génocide et l’exode du peuple arménien » rappelle Vanessa Ohanian, secrétaire générale de la JAF. Chaque spectacle a un thème propre et raconte une histoire liée la mémoire arménienne. La structure de l’association ressemble à celle d’une école élémentaire. Des activité artistiques et sportives sont organisées bénévolement pour les enfants.

L’enseignement de la danse à la JAF réunit deux objectifs : apprendre à danser, mais surtout transmettre aux enfants sa signification. Il y a seulement trois salariés pour environ cent cinquante enfants. Le reste du personnel est bénévole. « Moi, j’allais dans cette association parce que mes parents y étaient investis, témoigne Vanessa ; aujourd’hui j’ai trois enfants : deux viennent régulièrement, le troisième ne vient jamais ; on ne les force pas. » .

Texte et photos Paul Guillot

2 réflexions sur “Marseille, « capitale des arméniens d’Europe »

  • 3 février 2022 à 16h47
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    Excellents reportages éclectique comme la ville et représentatif de ses habitants

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  • 3 février 2022 à 18h06
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    Bravo mon chéri !
    Super intéressant et très bien écrit !

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