Mathieu Ferreira, le pêcheur du coeur

Mathieu Ferreira, 39 ans, est à l’origine de l’association des « Pêcheurs du coeur ». Passionné de chasse sous-marine, il donne ses poissons aux patients de la maison de soins palliatifs de la Gardanne. Si l’association est créée en 2020 et compte aujourd’hui quarante bénévoles dans toutes les Bouches-du-Rhône, elle trouve sa source quinze ans plus tôt.

« Ma mère disait à tout le monde : Mathieu, il a deux mamans, la mer et moi. »  Mathieu, c’est le pêcheur du cœur. C’est par ce surnom que l’appellent les patients de la maison de soins palliatifs de Gardanne. Le nom de son association caritative créée en 2020, Les Pêcheurs du cœur, est venu ensuite. Si la crise du Covid-19 freine en ce moment les opérations, il revêt d’habitude sa combinaison de chasse sous-marine dès qu’il en a l’occasion. Masque, palmes, pince-nez, et surtout harpon… Dans de l’eau parfois à neuf degrés, il part pêcher pour les malades, aidé à l’année des quarante bénévoles de l’association. « Un poisson frais ne se mange jamais seul, devant sa télé», répète-t-il comme un credo. « Autour d’un repas, le patient et sa famille sont réunis, et parlent de tout, sauf de la maladie. »

Pour ce jeune homme de 39 ans, aller pêcher et partager son butin à ceux qui n’ont pas accès à ce genre de produit, c’est une façon de s’apaiser. La mer, c’est sa thérapie. Les courants de la Côte bleue, son terrain de pêche, son terrain de jeu. « La mer, j’en parle comme d’une personne, elle m’a attiré dans ses bras, elle m’a bercé, réconforté. » Cette présence l’a sauvé, des quartiers nords d’abord. Né à Castellane, « dans le quartier de Zizou », il grandit à Bernarbeu dans le 15e arrondissement de Marseille, avant d’habiter aujourd’hui à Meyreuil. «Il y a plusieurs moyens de s’en sortir», explique-t-il. «On parle souvent du foot, de boxe, de rap, mais il y a aussi la mer: c’est une aventure!»

Asthmatique sévère

À sept ans, il commence à aller pêcher sur la digue du port autonome avec les copains. Parfois, son père vient aussi. Mais son père part, laissant sa mère à charge de ses trois frères et sœurs, et lui. La pêche continue, améliore le quotidien. Les amis, les voisins, la famille, tout le monde est invité à déjeuner. « Cela m’a appris le partage. »  Asthmatique sévère, personne ne le prédestinait enfant à continuer la plongée, en pratiquant l’apnée. Et pourtant : après une cure d’un an qui l’éloigne tant de la mer que de sa maman, Mathieu commencera à se passionner pour la chasse sous marine. Sa première combinaison, c’est son grand-frère qui lui a offerte. « Il ne voulait pas que je boive ou je fume. » Son BEP microtechnique en poche, il enchaîne les petits boulots pour aider sa mère à payer le loyer, puis travaille treize ans pour BMW.

« Un poisson ne se mange jamais seul »

Il y a une quinzaine d’années, sa vie bascule. Le diagnostique, sec, froid, tombe : le cancer de sa mère entre en phase terminale. Le souvenir est toujours vif. La voix est claire, mais l’émotion la brise par moment. Ce jour-là, comme d’habitude, Mathieu est allé en mer. « Je suis descendu le plus profond possible. J’ai voulu inspirer une grande gorgée d’eau de mer, en finir. » Mais l’instinct de survie l’emporte. « Je n’ai pas eu le cran, et je ne voulais pas laisser ma mère seule. » . 

L’association comme bouée de sauvetage

Les visites à la maison de soin palliatifs de la Gardanne, « où on y rentre pour y mourir », se suivent. Dans la chambre de Dinah, des photos de son fils en combinaison sont affichées. « Un jour, elle avait beaucoup de difficultés à parler, elle m’a soufflé : Mathieu, pêche pour eux comme tu as pêché pour moi, rapporte-leur du poisson frais. » Un baiser, un au-revoir. « Sur le moment j’ai promis, sans vraiment réaliser. » Dinah rend son dernier souffle, le lendemain. L’idée des pêcheurs du cœur est née, même si elle ne s’officialisera que bien plus tard. Dans son deuil, la Méditerranée a aidé Mathieu. Quelques mois après, il reprend son harpon, aidé de trois amis. Au premier déjeuner à la maison de Gardanne autour de sa pêche, les enfants, et les petits-enfants des malades étaient là. « Je me suis reculé, j’ai pleuré : c’était cela qu’elle voulait. » 

L’association est devenue sa bouée de sauvetage. Il y a quatre ans, il fait un infarctus. Il a à peine 35 ans. Les patients de Gardanne lui envoient une vidéo de soutien. Au docteur, il promet de tout faire pour revenir un an plus tard, et continuer d’approvisionner le centre palliatif en poissons frais. Un an de galères, quarante kilos de perdus, une rééducation cardiaque… Chose promis, chose due : les sorties-pêches sont de retour douze mois plus tard. Aujourd’hui, marié et père de trois petites filles, il travaille dans une carrosserie à Meyreuil, et part en mer aussi souvent qu’il peut. Les deux gérants l’accompagnent parfois. « Au travail, au rez-de-chaussée, on parle voiture, mais tu montes au bureau et les fusils sont accrochés au mur, c’est la mer qui te parle. » Et avant de plonger, toujours le même rituel : le signe de croix. « La mer, elle ne pardonne pas, » conclut-il, « Il faut la connaître, et surtout la respecter. »

Texte: Charlotte de Frémont

Photos: Mathieu Ferreira

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.