Médéric Gasquet-Cyrus : « On parle plus que jamais le marseillais »

Médéric Gasquet-Cyrus est linguiste est chercheur à l’université d’Aix-Marseille. Chroniqueur depuis plus de vingt ans à France Bleu Provence, il s’intéresse aux nuances et origines du parler marseillais, issu en partie du provençal. Depuis deux semaines, sa déclinaison marseillaise du jeu en ligne Motus, Motchus, rencontre un vif succès sur les réseaux sociaux. Entretien.

Pourquoi s’intéresser au parler marseillais aujourd’hui ?

Je veux dire aux gens que c’est normal de parler marseillais, comme de parler avec des mots toulousains ou alsaciens. Cela ne devrait pas poser problème. Cela fait partie des usages. Le marseillais, c’est du français. La langue est riche. Le parler ne se perd pas. Quand je suis dans la rue, j’entends parler en marseillais. Je ne suis pas un défaitiste, les gens parlent et écrivent plus que jamais en marseillais. La preuve avec Motchus. Cela révèle qu’il y a un besoin et une pratique du marseillais.

Les mots « péguer » ou « fada » sont dans le dictionnaire. Pourtant, on a l’impression qu’on ne peut pas les utiliser parce que ce serait familier. Je veux montrer la normalité de la chose et déculpabiliser les gens. Je suis chercheur, mais je ne suis pas un militant. Je ne défends rien. Quand je fais des chroniques, les gens me disent souvent que je défends notre identité. Mais, je ne suis pas porte-parole, car je ne me sens pas attaqué.

Qu’est-ce qui fait la spécificité de ce parler ?

À Marseille, on retrouve un fort sentiment identitaire, depuis toujours. Ce parler ne se limite pas à quelques mots, il est rattaché à une singularité très forte. Au niveau du vocabulaire, on parle de plusieurs milliers de mots. Il y a des des façons de construire les phrases très particulières, beaucoup d’expressions et d’accents. C’est une sorte de mille feuille qui qui explique la différence avec le français de Paris par exemple.

On n’a plus parlé la langue locale, le provençal, depuis le XIXe siècle, au profit du marseillais. Tandis que les Corses, les Basques ou encore les Bretons ont encore leur langue. Par rapport à certaines variétés de français, il y a pas de problème pour le comprendre. En revanche, la difficulté va se porter sur certains mots. « Dégun », par exemple, veut dire personne. C’est le test pour les gens qui arrivent à Marseille, on leur parle de dégun : « Il y a dégun sur la place », « J’ai vu dégun », « Il n’y avait dégun au stade ». Au bout d’un moment, les gens se demandent qui est ce « dégun ».

J’ai rencontré des gens qui m’ont dit qu’ils ne comprenaient pas les Marseillais à cause du débit, des mots ou des références. Il y a beaucoup d’expressions en rapport avec des quartiers de Marseille. Par exemple, « va te jeter aux Goudes », un quartier où il y a un petit port ou, plus rare, « va compter les vagues à l’Estaque », qui veut dire « va te faire foutre ». C’est très local.

Quelles sont ses origines ?

C’est une base de provençal. Des provençaux se sont mis à parler le français, avec leur accent. Ils se sont approprié la langue et, petit à petit, ils n’ont parlé que le français. Certains mots sont restés comme « fada », « peuchère » ou « dégun », des termes complètement courants aujourd’hui. Il y a aussi une forte influence italienne car il y a eu y une grande immigration italienne dès le XIXe siècle. Des mots viennent du piémontais, du sicilien et beaucoup du napolitain.

L’un des plus emblématiques, c’est le « waï », le bazar, que l’on peut entendre partout, chanté par Massilia Sound System notamment. Enfin, dans les années 60, le parler a été influencé par les rapatriés d’Afrique du nord. Tous ces pieds noirs ont emmenés des mots qui avaient été forgés sur place. Depuis quelques années, on entend certains mots arabes et comoriens. Mais ce n’est pas beaucoup, car la parler est conservateur. Il a été forgé très tôt. Il n’y a pas de mots arméniens, espagnols ou portugais, car soit les personnes issues de l’immigration ont directement utilisé le français standard, soit elles ont parlé marseillais.

On parle le marseillais. Est-ce qu’on l’écrit ?

Il s’écrit depuis toujours. Dès le milieu du XIXe siècle, on a des traces de l’émergence de ce parler chez des auteurs qui utilisent des mots qui ne sont plus provençaux. Entre 1850 et 1900, les auteurs et les journalistes écrivent de plus en plus en marseillais. Puis, dans les années 1920 et 1930, on retrouve les œuvres de Marcel Pagnol. Une grosse littérature marseillaise explose dans les années 90 avec Jean Claude Izzo, Philippe Carrese et une grosse mode du polar marseillais. Avec l’arrivée d’Internet, des pages marseillaises s’ouvrent rapidement. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, le marseillais s’emploie spontanément. Le parler s’utilise au quotidien, y compris dans la presse locale qui titre souvent, par exemple pour le sport, en marseillais.

Est-ce qu’il existe différents parlers marseillais ?

Les différences sont géographiques, mais surtout sociales, entre les quartiers Nord très pauvres et les quartiers au sud, plus bourgeois. Mais ce n’est pas homogène. C’est aussi générationnel. Il y a un fond commun, très faible, d’une dizaine de mots : tout le monde va dire « minots », « fada », « peuchère » ou « dégun ». Mais certains termes vont être employés à des endroits et pas du tout ailleurs. Par exemple, « tarpin », qui veut dire beaucoup, est un mot qui est relativement jeune à l’échelle du marseillais. Il existe depuis trente ans mais est très utilisé depuis dix ans. Il y a vingt ans, on disait que c’était un mot de jeunes qui ne durerait pas. Aujourd’hui, il est totalement associé à Marseille.

Au contraire, certains mots provençaux sont utilisés par de vieux Marseillais, alors que des jeunes ne le connaissent pas car ils sont issus de familles maghrébines ou comoriennes par exemple. Dans tous les cas, c’est du marseillais. Tout cela fait la complexité de ce parler qui n’est pas partagé par tout le monde au même degré.

Texte et photos Aglaé Gautreau

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