Migrant afghan, Jalil Shafayee commence une nouvelle vie à Marseille

Originaire de Ghazni, en Afghanistan, Jalil Shafayee a quitté son pays en 2015, direction l’Autriche puis la France, avec l’espoir de construire une nouvelle vie, loin des diktats des Talibans. Il le fait à Marseille, une ville « solidaire » où il peut vivre, étudier et raconter son histoire.

Double ration de thé pour Jalil, 26 ans. Tout sourire, mâchoire carrée et joues creuses, le jeune homme commande deux théières rien que pour lui. Sur la terrasse du Cocovelten, cette résidence associative qui accueille des familles précaires où il nous donne rendez-vous, il sirote. Le jeune réfugié n’a rien perdu des habitudes culinaires d’Afghanistan, son pays d’origine, qu’il a fui en 2015.

Marseille est vite devenu, à ses yeux, une « deuxième maison » : « Ici, je peux manger afghan, algérien, tout ce que je veux ! », se réjouit Jalil. Le jeune homme a obtenu, en octobre 2021, l’asile politique en France pour une durée de dix ans. Et c’est dans le sud de la France qu’il coule ses premiers jours heureux. En déambulant sur la terrasse, il disserte sur l’état de la ville, les politiques publiques menées par la mairie socialiste, les années Gaudin et « le prix fort » payés par les Marseillais « après des années de corruption ».

Cinq jours au centre de rétention administrative

Signe de son amour pour Marseille, il a tenu à ce que notre entretien se déroule face à un panorama sur la ville : le ciel bleu illuminé par un soleil radieux, la vue imprenable sur Notre-Dame-de-la-Garde et la mer. La carte postale est là. Il est intarissable sur cette citée phocéenne qu’il a fait sienne, sur cette « ville de la solidarité ». « Ici, c’est facile de contacter les associations ».

Pourtant, deux ans plus tôt, en janvier 2020, sa première image de la ville a d’abord été le centre de rétention administrative. A son arrivée dans l’hexagone, en août 2019, les autorités ont souhaité le renvoyer dans son premier pays d’entrée dans l’espace Schenghen, l’Autriche, ralliée quatre ans auparavant. « Si j’étais renvoyé à Vienne, une semaine après, j’étais à Kaboul ! ».

« Les bénévoles m’ont sauvé la vie »

L’étudiant a quitté la capitale afghane en 2015, après avoir créé un centre éducatif dans sa province, puis avoir subi des menaces des Talibans. A l’époque, les « étudiants de dieu » regagnaient du terrain en Afghanistan. « J’ai reçu une lettre de menace dans laquelle on disait que je lavais le cerveau des enfants, et qu’il fallait me couper la tête ».

Cinq ans plus tard, libéré du centre de rétention après une décision de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, Jalil se retrouve livré à lui-même. « Je ne savais pas quoi faire. Je me demandais ce que j’allais devenir ». Des bénévoles l’ont aidé : « Je suis allé dans plusieurs familles d’accueil. Du jour au lendemain, elles m’ont accueilli, nourri et logé. C’est fantastique ! ». Et de se souvenir de ce couple de retraités qui l’a hébergé dans le 8ème arrondissement de Marseille, pendant trois mois. « Je suis encore en contact avec eux ! Les associations et les bénévoles m’ont sauvé la vie ».

Huit heures passées dans le coffre d’une voiture

Dans un petit salon de thé, sur le cours Julien, il donne une conférence, ainsi qu’il le fait régulièrement. Ce vendredi soir, c’est en petit comité. La salle tamisée, parfumée à l’encens, accueille moins d’une dizaine de personnes. Parmi elles, des camarades de Jalil à l’université Aix-Marseille et un migrant originaire d’Irak. « L’Afghanistan, c’est un pays varié, divers, raconte Jalil à son auditoire, il y a plusieurs ethnies, plusieurs religions, même des chrétiens et des hindous ! ».

Il raconte les huit heures qu’il a passées dans le coffre d’une voiture, sa traversé du désert entre Kaboul et l’Iran à 25 à l’arrière d’un pick-up, l’extrémisme des Talibans : tous les détails de sa vie et de son voyage de l’Afghanistan vers l’Europe sont évoqués sans filtre. Né en 1995 dans la province de Ghazni, Jalil a bénéficié du départ des Talibans, en 2001: il a étudié la littérature chinoise à l’université. « Notre père a travaillé dur pour qu’on puisse aller à l’école, alors on y est allés, explique-t-il, On a profité de vingt ans de démocratie ! ».

Un porte-parole marseillais, pas national

Fin de la conférence. Jalil regarde son auditoire d’un air attentif, à l’affût des réactions. Il sait que son histoire marque les esprits. « Qu’est-ce que vous en avez pensé ? Ça doit vous paraître irréel », s’amuse-t-il. Et de s’entretenir plus intimement avec son camarade de galère, venu d’Irak. « Tu as reconnu certaines choses ? ».

Son objectif : « Faire évoluer le regard sur les migrants afghans. Les autres n’osent pas parler ! Moi, je n’ai pas peur, je ne suis pas timide ! ». Il est un porte-parole. Mais « ici, à Marseille, pas à échelle nationale ! ». Néanmoins, il ne compte pas s’arrêter là : après trois conférences à Paris, il voudrait réitérer l’expérience. Porter sa parole dans la capitale et, pourquoi pas, en Europe : Jalil aspire à devenir député européen. « Certains vont rire, me dire que je rêve, mais j’aime bien rêver ! ».

Texte et photo Pierre-Yves Georges

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