Parc naturel: « L’accès aux Calanques, cela se mérite »

Pour la première fois un permis de visite va être mis en place par un parc naturel français, le Parc naturel national des Calanques, créé en 2012 et qui s’étend sur 85 km2 de terres et 435 km2 de mer. L’accès à la Calanque de Sugiton, un des hauts-lieux du Parc, sera restreint à partir de l’été prochain, a annoncé la direction du parc le 31 janvier. Gratuit, ce permis de visite vise à faire baisser le nombre de visiteurs. Didier Réault, le président du parc et vice-président de la métropole de Marseille revient sur les raisons de cette décision.

Dix ans après sa création, le parc des Calanques est-il victime de son succès ?

En 2021, le parc a accueilli environ trois millions de personnes sur l’année, concentrées sur une dizaine de sites emblématiques : les calanques d’En-Vau, de Port-Pin, de Morgiou, Sormiou, le littoral sud de Marseille, Sugiton, sur l’Île Verte… Mais 2020 a été l’année record. Durant l’été, la fréquentation a explosé. Les gens ont été libérés de leur confinement strict, ils ne pouvaient pas partir en vacances à l’étranger, et ils cherchaient la nature. A partir du mois de juin, on a eu un million et demi de personnes sur les quatre mois d’été. Nous avons dû faire face à cette forte augmentation, avec une population qui n’était pas bien sensibilisée, informée du respect que nous devons à la nature. 

Cette augmentation est-elle un phénomène temporaire ou bien durable depuis la création du parc ?

Cette progression a commencé vers 2016, 2017. En 2019, le comptage exhaustif que nous avions réalisé avec Orange estimait le nombre de visiteurs à deux millions. La tendance s’est accentuée au fur et à mesure que les gens ont pris conscience que la nature était un bienfait pour eux. Avant 2020, nous avions des saisonnalités très importantes, principalement le printemps et l’été. Aujourd’hui, c’est toute l’année que nous pouvons avoir des pics de surfréquentation sur certains sites, notamment les périodes de week-ends, de ponts, de vacances scolaires. Mais si nous avons créé un parc, c’est pour protéger cet espace, et aussi pour mieux accueillir le public. Nous devons parfois malheureusement réglementer l’accès. 

Pouvez-vous détailler les mesures que vous prenez pour limiter la fréquentation ?

Nous avons insisté ces deux dernières années sur l’expérience que va vivre le visiteur, en lui expliquant que, s’il veut profiter correctement des calanques, il faut qu’il ait un comportement qui respecte la nature. On ne va pas avec sa voiture n’importe où, n’importe comment; On ramène ses déchets; On ne prend pas son enceinte connectée; On ne fait pas de bivouac ou de feu, qui peuvent être dangereux. Ce sont des messages de sensibilisation que nous faisons passer par tous les moyens de communication possibles. C’est aussi une surveillance de la part de nos gardiens : récemment, nous avons multiplié par trois la verbalisation. Nous ne sommes pas là pour mettre des PV, mais il faut de plus en plus souvent le faire. Nous pouvons aller jusqu’au pénal, à terre comme en mer, avec dans l’espace maritime l’aide des services de l’Etat sous l’autorité du préfet maritime.

A sa création, le parc mettait en avant des images de cartes postales. Aujourd’hui il semble pratiquer une forme de « démarketing » visant à décourager les visiteurs… Est-ce volontaire ?

Nous préférons parler de “l’expérience visiteur”, qui n’est en effet pas toujours formidable, plutôt que de “démarketing”. On peut se retrouver à plus de deux mille personnes dans certaines calanques comme Sormiou ou Envaux. C’est comme sur une plage à Marbella en plein été… Notre objectif, c’est d’indiquer aux gens ce qu’ils peuvent réellement trouver, et leur conseiller d’aller visiter un lieu qui sera moins fréquenté. Par exemple, à Sugiton, nous étions à quatre, cinq fois plus de visiteurs que ce qui est tolérable pour la nature. Sans en interdire la fréquentation, car c’est un espace naturel qui appartient à tous, nous avons mis en place un permis de visite pour un jour précis. C’est-à-dire qu’une personne prépare son voyage, sa visite, et y met du sien. Ce sont des procédures qui ont déjà été utilisées par la SNCF : on peut réserver son train soit quelques semaines, soit quelques jours à l’avance. C’est un permis aussi inspiré des parcs nationaux des États-Unis, ou de grands musées français. Il permet de mieux réguler la fréquentation de ces espaces, mais aussi d’en profiter dans les bonnes conditions. L’œuvre de la nature mérite bien cela. Et nous sommes mieux quand nous sommes moins nombreux. C’est aussi pensé pour le confort du visiteur.

Le Parc national des calanques est une des seules réserves périurbaines de cette envergure en France. La solution passe-t-elle par les restrictions d’accès pour les véhicules ?

L’accès aux calanques doit être compris comme un effort : il se mérite. L’objectif, c’est de déconstruire le comportement urbain des visiteurs en laissant la voiture le plus loin possible: elle n’est pas indispensable. C’est vrai que c’est un peu compliqué : nous sommes au milieu d’une ville d’un million d’habitants, et chacun a l’habitude de prendre son véhicule. Mais nous travaillons avec la métropole sur la mise-en-place de transports en commun. A Cap-Croisette, entre les Goudes et Callelongue, il y avait un espace naturel complètement envahi par les voitures. Nous l’avons fermé, et les gens se garent plus loin. Comme il faut maintenant marcher une vingtaine de minutes, ils emportent moins d’affaires, donc moins de déchets, et l’enceinte connectée est laissée de côté. Depuis que les voitures ont disparues, il n’y a quasiment plus de déchets sur cet espace. Avec cette marche, nous avons un sas entre le milieu trépidant qu’est la ville et le parc naturel, et nous profitons de notre journée. Et quand on repart, il y a un peu moins de bouchons. L’expérience visiteur est meilleure.

Avant l’annonce de cette réglementation, la sonnette d’alarme a été tirée par plusieurs associations protectrices de la nature. Quels sont aujourd’hui les risques écologiques liés à la sur-fréquentation ?

Le mouillage des ancres abîment l’herbier de Posidonie, une espèce protégée qui sert de lieux de ponte et de nurserie pour de nombreuses espèces sous-marines. Il fait aussi office de garde-manger : les plus petits poissons viennent s’y nourrir, puis sont eux-mêmes mangés par des plus gros. C’est donc toute la chaîne animale sous-marine qui est menacée. Et c’est un formidable capteur de CO2, puisqu’il en capte sept fois plus qu’une forêt tempérée et cinq fois plus qu’une forêt tropicale. Les reptiles et les oiseaux qui nichent dans le parc sont aussi touchés car effarouchés par le grand nombre de visiteurs. Le piétinement accélère l’érosion des sols, qui devient extrêmement importante : les plantes, les arbres ne trouvent pas suffisamment de terre pour pouvoir tenir. La terre a aussi tendance à dévaler la pente, et quand il pleut, elle se retrouve au fond de la mer et impacte également l’herbier de Posidonie, en brouillant l’eau et en empêchant les plantes sous-marine de se développer. Ce n’est pas immédiat, c’est une réaction en chaîne, à moyen-terme. Nous ne le voyons pas tout de suite, mais la sur-fréquentation a de grandes conséquences sur la biodiversité. 

Quel serait le niveau idéal de fréquentation à atteindre ?

Je ne peux pas donner de chiffre global pour l’ensemble du parc, cela serait trop restrictif par rapport à l’étendue des calanques. Le bon niveau de fréquentation, c’est celui qui respecte le lieu où on est. Par exemple deux mille cinq-cent personnes visitent parfois Sugiton le même jour, alors que le point d’équilibre entre protection de la nature et le bon accueil du public serait entre quatre cents et six cents personnes. Aux calanques d’En-Vau et de Port-Pin, où nous avons interdit le mouillage de manière définitive il y a quelques semaines, il pouvait y avoir quatre-vingt à cent bateaux mouillés par jour en été, dans une calanque qui ne peut en accueillir qu’une quinzaine. Ce sont deux calanques emblématiques, mais cette interdiction doit permettre d’avoir un herbier de Posidonie de bonne qualité.

N’avez-vous pas peur d’un conflit avec les habitants de Marseille ?

La mesure a été bien accueillie par les habitants limitrophes. Honnêtement, avec tout ce que nous avons annoncé qui aurait pu causer la controverse, nous n’avons eu que très peu de retours négatifs. Les gens comprennent que les calanques sont un lieu exceptionnel, le joyau de la ville, et que si nous voulons le conserver, il faut continuer à le protéger.

Texte : Charlotte de Frémont

Photos : Ivan Valerio

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